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DISCUSSION
AVEC YVES LAVANDIER
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A qui pensiez-vous
vous adresser quand vous avez écrit La
dramaturgie ?
En priorité aux dramaturges et aux
scénaristes. Mais aussi aux partenaires des arts de la dramaturgie
: acteurs, metteurs en scène, producteurs, dessinateurs (dans
le cas de la bande dessinée), etc. Et puis aussi à tous
ces gens qui accordent ou refusent des aides sur la lecture des textes
dramatiques et qui ont rarement les compétences pour le faire.
C'est en pensant à eux que j'ai écrit l'annexe sur l'évaluation
d'un scénario ou d'une pièce. Enfin, comme j'ai voulu
mon livre très accessible, je crois qu'il peut intéresser
tous les spectateurs curieux de mieux comprendre le théâtre,
le cinéma ou la bande dessinée, et les rapports que
ces arts entretiennent avec la vie.
Le grand principe du
livre est la modélisation.
En effet. J'examine l'œuvre des grands auteurs
dramatiques, sans faire d'élitisme – il y est autant question
d'Anton Tchekhov que de Lowell Ganz et Babaloo Mandell – et j'essaie
de répondre à trois questions : de quoi sont faites
les œuvres dramatiques ? pourquoi sont-elles faites ainsi ?
et que faut-il faire pour en écrire ?
Vous citez à
peu près 1 400 œuvres en exemple : pièces de théâtre,
opéras, longs métrages, courts métrages, sketches,
épisodes de série télévisée, albums
de bande dessinée. C'est énorme.
Oui, ça peut paraître beaucoup.
C'est venu comme ça. Je ne me suis pas freiné. Et puis
j'ai voulu proposer au lecteur un grand voyage dans le répertoire
dramatique. Cela dit, il y a une petite centaine d'œuvres qui reviennent
le plus souvent. J'invite d'ailleurs vivement le lecteur à
connaître un minimum de ces œuvres avant de lire La dramaturgie
(voir la liste complète).
Cela rend ledit voyage d'autant plus enrichissant.
Vous faites même
parfois référence au cirque.
J'aime beaucoup le cirque. C'est un lieu où la
dramaturgie a sa place, et pas uniquement dans les sketches de clown.
Au début du
livre, vous citez Molière qui, dans La critique de l'Ecole
des femmes, affirme qu'il n'y a pas pièce plus régulière
que L'école des femmes et, à la fin, vous le
démontrez vous-même en analysant en détail la
pièce. Ce n'est pas un hasard.
Non, bien sûr. C'est même un
gros clin d'œil aux propos de Molière. Mais le choix de L'école
des femmes pour les analyses dramaturgiques a été
déterminé par d'autres considérations. Je voulais
une œuvre qui fût complémentaire de La mort aux
trousses, c'est à dire une pièce de théâtre,
non anglo-saxonne, avec de la comédie, de la caractéristion
et de l'exposition, et puis une œuvre qui soit reconnue comme un grand
classique. L'école des femmes remplit toutes
ces conditions à merveille et il se trouve que c'est la pièce
qui fit débat en 1663 et inspira à Molière deux
pièces sur l'esthétique dramatique : La critique
de l'Ecole des femmes et L'impromptu de Versailles.
Comment est né
La dramaturgie ?
Entre 1983 et 1985, j'ai fait des études
de cinéma à Columbia University, à New York.
J'ai appris beaucoup, en particulier sur l'écriture de scénario
et la mise en scène. J'y ai aussi tourné de nombreux
courts métrages. Je suis rentré en France à l'été
1985. J'ai commencé à gagner ma vie comme scénariste.
Et puis, en 1987, je me suis mis à animer des ateliers d'écriture.
Bien sûr, je faisais surtout écrire les participants
mais j'avais une petite partie théorique. Rapidement, mes élèves
m'ont demandé de la mettre au propre. Cela a donné un
polycopié de huit pages. C'était le tout premier jet
de La dramaturgie. Je l'ai encore. Mais c'est seulement
quand le polycopié a dépassé cent pages que j'ai
pensé tenir un livre. La dramaturgie est donc
le fruit de mes études de cinéma, de mes activités
de scénariste, dramaturge et pédagogue et de vingt bonnes
années de nourritures culturelles.
On sent, à travers
vos exemples, que vous venez du cinéma plutôt que du
théâtre. Vous citez les grandes pièces du répertoire
mais il n'y a pas grand chose sur le théâtre contemporain,
disons à partir de 1950.
Ce n'est pas tout à fait vrai. Amadeus,
En attendant Godot, Roberto Zucco et Pour un oui
ou pour un non font partie des 79 œuvres de référence
et je cite d'autres pièces contemporaines en exemple de
façon plus ponctuelle. Je pense à L'atelier,
Les bâtisseurs d'empire, Célimène
et le Cardinal, Le chant de la baleine abandonnée,
Croisades, Elvire Jouvet 40, Mamie
Ouate en Papoâsie, Rhinoceros, Trahisons.
Je parle aussi très souvent de Huis clos, La
mort d'un commis-voyageur, La vie de Galilée
qui sont des pièces très modernes, à défaut
d'être strictement contemporaines. Par ailleurs, j'ai moi-même
écrit plusieurs pièces, essentiellement du théâtre
de marionnettes, et j'ai fait de la mise en scène de théâtre.
Pour l'anecdote, j'ai même joué le rôle du Messager
dans une mise en scène de l'Antigone d'Anouilh
à New York. Donc je connais le théâtre à
la fois comme spectateur et comme artiste. Mais je vous concède
que mon activité principale est orientée vers le cinéma
et que je vais plus souvent au cinéma qu'au théâtre.
J'ai aussi l'impression que, malgré son jeune âge, le
cinéma permet plus de jouer avec les mécanismes du récit
dramatique que le théâtre. Tout cela explique peut-être
l'impression que vous avez.
Alors disons qu'il
n'y a pas grand chose sur le théâtre expérimental
de ces dernières années.
C'est vrai, on me l'a déjà reproché, mais
il n'y a pas grand chose sur le cinéma expérimental
non plus. Et ce n'est pas une question de date. La cantatrice
chauve qui date de 1950 est plus expérimental que Roberto
Zucco écrit quarante ans plus tard. La dramaturgie
n'est pas une encyclopédie sur les arts de la dramaturgie,
qui passerait en revue toutes les formes de théâtre,
de Thespis à Bob Wilson en passant par les jets d'ufs
pourris à Nanterre dans les années 70. Il s'agit d'un
traité sur les mécanismes aristotéliciens. Je
défends une dramaturgie aristotélicienne pour plusieurs
raisons majeures, la principale étant que la vie (humaine ou
autre) est elle-même aristotélicienne. La vision d'Aristote
est en rapport avec le fonctionnement biologique, sociologique et
psychologique de l'humain. Malgré (ou après) Freud,
le SIDA, la bombe atomique, les crimes contre l'humanité, le
world wide web, l'amitié franco-allemande, les jeux vidéo,
les attentats du 11 septembre 2001, que sais-je encore, ce fonctionnement
n'a pas changé depuis les contemporains d'Eschyle. Certains
sujets et certains obstacles ont changé, oui, mais pas la façon
que nous avons de les vivre au plus profond de nous-mêmes. Bref,
La dramaturgie est un livre sur la façon de
raconter une histoire simple avec un début, un milieu et une
fin. Ce qui, entre nous, est déjà sacrément difficile.
Ceux qui pensent qu'il vaut mieux connaître les règles
avant de les briser peuvent trouver mon livre utile. Les autres n'ont
besoin de rien pour faire les pieds au mur.
On sent que vous n'idolâtrez personne. Même Hitchcock,
que vous admirez, a droit à quelques réserves. Ou Certains
l'aiment chaud.
Oui, ou Le Cid, Le Tartuffe,
Hamlet et plein d'autres. Je pense qu'il n'y a pas d'œuvres
ou d'auteurs intouchables. Je comprends que cela fasse grincer quelques
dents. Beaucoup d'amateurs ont tendance à se fabriquer un panthéon
et à s'y fixer. Ils s'efforcent ensuite de tout justifier,
faiblesses comprises, et il ne faut surtout pas toucher à ce
qui est devenu sacré. Il est sûrement heureux que les
uvres d'art ne soient pas parfaites. Mais certaines, y compris
dans les panthéons, gagneraient à être plus cohérentes.
Je trouve très sain de n'être ni cadenassé à
un panthéon ni soumis au fascisme des "spécialistes"
et d'avoir la liberté mentale d'émettre des réserves
sur les "classiques". D'ailleurs, le mot clef n'est pas
"liberté" mais "authenticité". Etre
authentique, c'est être en accord avec son moi profond et avec
son ressenti. Trop de cinéphiles aiment certaines uvres
parce qu'on leur a dit qu'il fallait les aimer. A propos de Sueurs
froides, un lecteur est venu me voir un jour et m'a remercié.
J'ai tout de suite compris de quoi il parlait. Il n'avait jamais osé
dire que ce film le faisait profondément ch... Les "spécialistes"
affirmaient que c'était un chef d'uvre et si on n'aimait
pas Sueurs froides (ou La règle du jeu
ou Playtime ou Providence,
remplissez la case), alors on était forcément
le dernier des imbéciles, le dernier des incultes. Avec La
dramaturgie, j'ai envie de dire aux lecteurs : ne vous en
laissez pas compter, ni par moi ni par les autres. Ce qui compte,
c'est que vous soyez authentiques.
Est-ce qu'il vous
arrive de citer des œuvres ou des auteurs pour arroser tout le monde,
pour ménager la chèvre et le chou ?
Non, pas du tout. Il y a tellement d'exemples éloquents
dans le répertoire que je peux me payer le luxe de citer les
œuvres que j'apprécie.
La dramaturgie est
donc un livre subjectif.
Bien sûr ! Comment peut-il en être
autrement ? Je pense qu'en lisant La dramaturgie,
vous en apprenez autant sur moi que sur les mécanismes du récit.
Sur l'importance que j'accorde à l'enfance, aux émotions,
à l'humour, au développement personnel. Sur mes besoins
de sens et de structure, à la limite du névrotique.
C'est pourquoi j'invite le lecteur à y puiser ce qui trouve
écho en lui, ce qui peut l'aider, et à laisser le reste.
Le lecteur qui me fait le plus peur n'est pas celui qui déteste
mon bouquin, c'est celui qui l'adore inconditionnellement, sans personnalité,
sans esprit critique. C'est d'ailleurs vrai pour tous les livres et
tous les systèmes. Cela dit, celui qui le déteste sans
l'avoir lu - il y en a quelques uns - n'est pas très estimable
non plus.
Est-ce que votre
lectorat est réparti de façon égale entre professionnels
de l'audiovisuel et professionnels du théâtre ?
Je ne pense pas. D'abord il y a des amateurs
et des professionnels de la bande dessinée parmi mes lecteurs.
Ensuite, il est probable que le cinéma l'emporte. Pour plusieurs
raisons : il est plus fréquenté et il fascine plus
que le théâtre. C'est peut-être dommage mais c'est
comme ça. Maintenant, si La dramaturgie permet
à quelques cinéphiles ou bédéphiles de
découvrir Sophocle, Ibsen ou Brecht, je serai enchanté.
Parce qu'il y a une richesse et une humanité extraordinaires
dans le répertoire théâtral.
Dans votre livre, vous
utilisez beaucoup les expressions « même si »,
« cela dit », « néanmoins »,
« en revanche ».
C'est exact. Ça doit être mon
côté schizo [rires]. En fait, j'adore les convictions,
que ce soit chez moi ou chez les autres, mais j'ai très peur
des certitudes. Donc quand je prends une position claire et tranchée,
je m'intéresse souvent aux contre-exemples, à tous les
éléments qui vont nuancer le propos, le rendre un peu
moins simpliste. J'aime bien les exceptions. Elles participent à
la richesse et la subtilité des règles. Mais le seul
moyen de complexifier, à mon avis, c'est de partir d'une base
univoque. Sinon, c'est tout de suite compliqué plutôt
que complexe. C'est d'ailleurs comme ça qu'on devrait écrire
une uvre dramatique. Partir d'une base simple.
La dramaturgie
s'est déjà vendu à 20 000 exemplaires pour sa
version française, il a été traduit en italien
(L'ABC della drammaturgia), en espagnol (La dramaturgia)
et en anglais (Writing
Drama) et une traduction portugaise est en projet. Vous vous
attendiez à un tel succès ?
Je sentais depuis quelques années que ce qui
allait devenir La dramaturgie était apprécié
sous forme de polycopié et rendait service. Donc j'y ai cru
sur le long terme.
A quoi attribuez-vous
celui de La dramaturgie ?
Au bouche-à-oreille essentiellement.
Et au soutien de quelques libraires comme Contacts, La Hune, la Librairie
Théâtrale, Coup de Théâtre, Ombres Blanches,
L'Atalante, La Chartreuse, Tropismes, qui y ont cru tout de suite
et l'ont mis en avant.
Et la presse ?
Non. On a eu très peu de presse au
moment de la sortie du livre (en avril 1994). Un très bel article
dans « Sciences Humaines », où on sent
que l'auteur a lu le livre, ou en tout cas une bonne partie, et un
autre dans « Politis ». C'est tout.
Vous êtes amer ?
Non. La dramaturgie prouve
qu'on peut avoir du succès sans être médiatisé.
Peut-être parce que c'est un livre spécialisé
qui n'a pas besoin d'être en tête de gondole dans les
hypermarchés. Et puis c'est aussi un livre qui s'est payé
le luxe d'exister sur la durée. Vous citiez les 20 000 exemplaires
vendus à ce jour. Ce chiffre a été atteint en
quinze ans. Quinze ans de bouche-à-oreille lent et ininterrompu.
Une quatrième
édition est parue en janvier 2008. Elle fait 620 pages bien
tassées. Qu'y a-t-il de plus ?
Enormément de choses par rapport aux versions écrue
de 1994 et noire de 1997. Et par rapport à la version verte
de 2004, c'est un peu plus complet, un peu plus pratique. La version
2008 contient 2 fois plus de texte que la version originale de 1994.
Elle est plus juste, plus claire, plus complète et plus mûre.
Carrément !
Sans vouloir pousser à la consommation, je recommande cette
version à tous. En partie parce que j'ai corrigé pas
mal d'erreurs ou d'approximations.
Qu'y a-t-il de nouveau par rapport aux versions de 1994 et 1997
?
A part les corrections, de nombreux développements et de
nombreux exemples.
Comme ?
Le point de non retour, le gag fantastique, la scène de
retombée, le méchant, le tricotage, les personnages
attachants, la trêve de l'incrédulité, le problème
de la page blanche, etc... La vie est belle (1997),
Festen, Lagaan, Princesse Mononoké, No man's land, Maus, Harry
un ami qui vous veut du bien, le Falstaff d'Henry IV,
Memento, Titanic, Sur mes lèvres, les BD de Jiro Taniguchi,
Les Soprano, Le dîner de cons, Les nerfs à vif,
21 grammes, etc... Et puis aussi du nouveau sur des
notions ou des exemples qui se trouvaient déjà dans
le livre : le MacGuffin, le besoin dramatique, l'enjeu, le spectaculaire,
la scène à faire, l'excès d'obstacles, l'intérêt
des règles, Fenêtre sur cour, Sainte Jeanne, Le
pigeon, To be or not to be, Le caméraman, Hamlet, Friends,
Psychose, etc...
Le fait d'avoir réalisé
un premier long métrage (Oui,
mais...)
a-t-il changer votre façon de considérer le travail
de l'auteur dramatique ?
Pas énormément parce que j'étais
scénariste et réalisateur (de courts métrages)
et même metteur en scène (de théâtre de
marionnettes) avant d'écrire La dramaturgie.
Donc, on ne peut pas dire que je sois passé de la théorie
à la pratique. La réalisation de Oui, mais...
a confirmé des choses que je savais déjà pour
les avoir vécues sur mes courts métrages. Par exemple,
que le passage du texte à l'image et à l'incarnation
par des comédiens modifie la perception du scénario
et peut amener à le réécrire à toutes
les étapes de la fabrication, de la préparation au mixage
en passant par le tournage. Je vous renvoie à l'édition
du scénario de Oui, mais... qui raconte justement
le processus de réécriture dû au tournage et au
montage.
Vous y dites que juger
les autres, même de façon constructive, ne vous a jamais
mis très à l'aise
Oui parce que juger les autres, c'est se
placer dans une position de supériorité. Ce qui déjà
est le monde à l'envers ! Ceux qui produisent du sens,
du plaisir et des émotions, même s'ils ratent leur coup,
me paraissent bien au-dessus de ceux qui produisent des jugements.
Alors je sais bien qu'un artiste qui demande au public de goûter
son travail s'expose aux commentaires, c'est la règle du jeu.
Il n'empêche que la position de juge m'est inconfortable et
que je préfère celle de l'auteur qui me paraît
plus humble, paradoxalement. C'est d'ailleurs pourquoi je m'efforce
d'être aussi constructif et enthousiaste dans La dramaturgie
et de ne pas tomber dans la critique d'humeur.
Vous dites aussi qu'avec
Oui, mais... vous avez tenté d'appliquer les leçons
que vous donnez dans La dramaturgie mais que c'est plus facile
à dire qu'à faire.
Oui, ce n'est pas une grande découverte.
Même si dans mes scénarios je tombe dans certains des
travers que je dénonce dans mon livre, je pense y respecter
une bonne partie des règles. En tout cas j'essaie. Ce que je
peux dire c'est qu'écrire La dramaturgie et animer
des ateliers d'écriture m'ont aidé à devenir
un meilleur auteur dramatique, ou un moins mauvais si vous préférez.
Ça c'est indiscutable. Et puis surtout, je continue à
apprendre. En ce moment, j'apprends beaucoup sur le travail de caractérisation.
Et sur la méthodologie. Je crois de plus en plus aux états
modifiés de conscience. Pas seulement pour affiner la conscience
de ma vie mais aussi pour débloquer une écriture. Quand
je coince sur une scène ou que je cherche une idée spécifique,
au lieu de m'acharner je vais faire du jogging. Souvent, la réponse
vient toute seule, en courant.
Que pensez-vous avoir
raté dans le scénario de
Oui, mais... qui
pourrait choquer l'auteur de La
dramaturgie ?
J'ai l'intuition d'avoir raté des
choses mais ce n'est pas facile d'avoir du recul sur son bébé.
C'est plus facile de doctorer le travail des autres ! Je pense
que j'ai raté la caractérisation de la mère.
Je ne l'ai pas assez aimée, assez comprise, assez prise au
sérieux. J'ai plutôt voulu me moquer d'elle. Je pensais
que c'était pour éviter de tomber dans le pathos, pour
être léger, mais en fait, avec le recul, je devine que
j'ai voulu régler quelques comptes. Et ce n'est pas une bonne
idée en dramaturgie. Il faut vraiment aimer et excuser tous
ses personnages. Dans ce contexte, Alix de Konopka n'a pas eu la partie
facile et je lui sais gré de m'avoir donné ce qu'elle
m'a donné.
Quoi d'autre
?
Je mets l'aspect didactique du film de côté. Je sais
que ce n'est pas une forme facile et que ça n'a pas plu à
tout le monde mais c'était un choix de départ. D'ailleurs
pour certains, ce n'est pas un handicap, ça fait partie de
l'originalité du projet, de son côté OVNI. Je
suis d'ailleurs assez fier de commencer par une conférence
illustrée et de finir par une scène d'amour de trois
minutes, sans mots, où seuls le sens, les gestes, les images
et la musique comptent.
C'est intéressant
de voir que, dans le scénario original, cette scène
faisait trois lignes.
Oui, elle a été développée
pendant le tournage, avec l'aide d'Emilie Dequenne. Mais elle était
quand même écrite sur le papier avant d'être tournée.
Pour revenir à votre question, peut-être qu'un défaut
majeur du scénario du film, c'est le manque de surprise. Je
prépare et je structure tellement que je me retrouve avec un
truc qui coule sans donner l'impression de décoller. J'ai l'impression
d'avoir l'effet pervers de mes qualités de structureur. A propos
de Oui, mais... Jacques Audiard m'a dit « c'est
bien écrit mais bon dieu, lâche-toi, pète un coup !
». Je vais essayer de péter pour le prochain. [rires]
Et que pensez-vous
avoir réussi ?
Pas plus facile que la question précédente. D'après
les adolescents, j'ai réussi à rendre compte de leur
univers et d'après les psys, j'ai réussi à rendre
compte correctement d'une thérapie. C'est déjà
pas mal. Richard Fisch, le directeur du Brief Therapy Center de Palo
Alto a même cru que Gérard Jugnot était un vrai
psy ! Ce qui m'a fait très plaisir, c'est de voir à
quel point le film faisait rire ou sourire. Bien sûr, quand
je l'écrivais, je m'amusais à trouver des gags ou des
situations comiques mais après avoir passé plusieurs
années à l'écrire et un an à le mettre
en images, j'ai un peu oublié que ça pouvait être
drôle. Et quand les premières projections ont commencé,
le public m'a rappelé qu'il y avait de l'humour. Le sommet
a été atteint au Festival de Richmond où le film
a été projeté dans un immense théâtre
de 1400 places plein à craquer. Les gens ont ri et applaudi
pendant toute la projection. Pour quelqu'un qui considère la
comédie comme le traitement le plus noble et le plus difficile,
c'est une belle récompense. Et en plus voir son film au milieu
d'une salle qui rit, c'est comme un trip à l'ecstasy sans les
effets secondaires. C'est magique.
Etait-il naturel, pour
quelqu'un qui défend autant le scénario, de passer à
la réalisation ?
Pourquoi pas ? Ce sont deux activités
différentes mais elles ne sont pas incompatibles. Quand on
écrit quelque chose de personnel, c'est même un mouvement
assez naturel de vouloir le mettre en images soi-même. C'est
la démarche inverse, écrire quand on est avant tout
réalisateur, qui me paraît moins évidente. Même
si, en France, personne ne se gêne !... J'ai des amis scénaristes
qui ne s'imaginent pas diriger une équipe et qui préfèrent
rester scénaristes. Je les comprends mais je pense qu'ils ont
tort. Tous les scénaristes devraient faire au moins un court
métrage, histoire de goûter à la réalisation.
Si en plus, comme moi, vous prenez un immense plaisir à travailler
avec les comédiens ou à assembler le puzzle sur la table
de montage, il ne faut pas hésiter.
Est-ce que vous pensez
que votre livre a eu une influence sur l'audiovisuel français ?
Très sincèrement, je n'en ai aucune idée.
Certains le prétendent. Cela me paraît très difficile
à estimer. Il y a sûrement aujourd'hui une attention
au scénario qu'il n'y avait pas il y a vingt ans en France.
L'idée, par exemple, que le scénario puisse s'enseigner
et être régi par des principes fondamentaux n'est quasiment
plus discutée (j'en parle dans la préface).
Mais grâce à qui, grâce à quoi ?
Le mot « dramaturgie »
est entré avec force dans le vocabulaire de la profession.
On le voit partout.
C'est vrai. Mais je crois qu'il faut du temps
pour qu'un livre influence ses contemporains. Comprendre une chose
et l'apprendre sont deux activités très différentes,
la première est très facile, la seconde peut prendre
une vie. En d'autres termes, il ne suffit pas de lire un livre sur
l'écriture dramatique, quel qu'il soit, pour devenir aussitôt
un bon auteur dramatique ou un bon script doctor. D'ailleurs, c'est
vrai pour tous les traités et tous les sujets. S'il suffisait
de lire Laurence Pernoud ou Françoise Dolto pour s'occuper
correctement d'un enfant...
C'est pourtant ce que beaucoup de décideurs
pensent. Ils ont lu votre livre et ils s'imaginent qu'ils savent
évaluer un scénario.
C'est de la paresse
et de la fumisterie. Si vous lisez mon livre sans bien connaître
les œuvres citées et sans en confronter le contenu à
l'expérience vous n'en retiendrez qu'une infime partie. L'information
ne se transformera pas en connaissance. Cela peut même faire
des dégâts parce qu'il y a un risque de ne retenir
que les grandes lignes et d'oublier les nuances.
Que devraient faire les auteurs à qui certains décideurs
balancent La dramaturgie comme argument d'autorité
?
Eh bien précisément connaître (au sens d'apprendre)
les nuances de leur art. Etre capables de dire aux décideurs
: "OK, Lavandier (ou Jean-Marie Roth ou John Truby ou qui vous
voudrez) dit ça mais si vous tournez la page, vous verrez
qu'il y a une nuance, un contre-exemple ; ce n'est pas aussi simpliste
que vous le croyez".
Quels sont vos rêves les plus fous ?
En tant qu'auteur de La dramaturgie, ce serait
d'aider chaque culture à véhiculer une pensée
profonde et personnelle de façon distrayante et, dans le
cas de l'audiovisuel, à résister ainsi au tout-américain.
Comment peut-on résister au cinéma américain ?
Une œuvre d'art est schématiquement constituée
de deux éléments : une pensée et sa traduction.
Une pensée n'est riche que si elle est personnelle. Ce n'est
pas une condition suffisante mais c'est clairement une condition
nécessaire. C'est pourquoi je défends l'idée
de projets locaux, régionaux, à sensibilité
spécifique. La traduction, en revanche, doit être universelle.
Sans quoi l'auteur suédois n'arrivera pas à toucher
le spectateur argentin et, pire encore, risquera de ne même
pas toucher le spectateur suédois qui n'a pas la même
sensibilité que lui, qui n'a pasla carte du club.
Qu'est-ce qu' une traduction universelle et efficace ?
C'est une traduction qui s'appuie sur le fonds
commun à l'humanité. Elle est présente dans
de nombreuses formes de récit, d'un continent à l'autre,
d'une époque à l'autre. C'est ce que les Américains
ont si bien appris à faire en s'inspirant du théâtre
européen, même si leur pensée n'est pas toujours
à la hauteur. Je défends depuis vingt-cinq ans deux
positions fondamentales : 1- le savoir-faire des Américains
n'est pas leur propriété exclusive. Il est vieux de
milliers d'années. On le retrouve dans le théâtre
et la tradition orale. Il peut être appris et utilisé
par n'importe quel être humain ; 2- la connaissance et
la maîtrise de ce savoir-faire respectent l'âme des
auteurs, la spontanéité de leur création et
la spécificité de leur culture. Ainsi, en gardant
sa sensibilité, il est possible de faire des œuvres distrayantes
et profondes – ce n'est pas incompatible ! –, des œuvres qui séduisent
ses concitoyens, qui s'exportent, qui véhiculent plus de
sens que la plupart des films américains. Ce sont ces outils
que j'essaie de proposer dans La dramaturgie.
Et votre rêve le plus fou en tant
que cinéaste ?
Ce serait d'avoir la carrière de
quelqu'un comme Charles Chaplin, d'arriver à émouvoir
et distraire des millions de gens sur la durée.
Pas mal !
Ah, vous m'avez demandé mes rêves
les plus fous. Mais en fait – il y a encore un « mais » !
–, les choses sur lesquelles je travaille le plus ne sont pas professionnelles.
Je n'échangerais pas une relation harmonieuse avec ma femme
et mes enfants pour tout le génie et le succès de
Chaplin. Maintenant, si vous me dites qu'on peut avoir les deux,
je signe... Monsieur Méphistophélès
[rires].
propos recueillis et compilés par Patrice Saint-Omer