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EXTRAITS
EXTRAIT
DE L'INTRODUCTION
EXTRAIT DU CHAPITRE 2 : PROTAGONISTE-OBJECTIF
PREMIER EXTRAIT DU CHAPITRE 4 : CARACTÉRISATION
DEUXIEME EXTRAIT DU CHAPITRE 4 : CARACTÉRISATION
PREMIER EXTRAIT DU CHAPITRE 5 : STRUCTURE
DEUXIEME EXTRAIT DU CHAPITRE 5 : STRUCTURE
EXTRAIT DU CHAPITRE 7 : PRÉPARATION
EXTRAIT DU CHAPITRE 8 : IRONIE DRAMATIQUE
EXTRAIT DU CHAPITRE 9 : COMÉDIE
EXTRAIT DU CHAPITRE 13 : DIALOGUE
EXTRAIT DU CHAPITRE 17 : COMPOSITION
EXTRAIT DU CHAPITRE 23 : LIRE UNE PIÈCE OU UN
SCÉNARIO
EXTRAIT DU LEXIQUE
EXTRAIT DE L'INTRODUCTION
« Raconte-moi une histoire »
Pendant la seconde guerre mondiale, dans le camp de concentration de Stutthof, une femme du nom de Flora dirigeait un théâtre de pain. Avec une partie de sa maigre ration, elle modelait de petites figurines. Le soir, en cachette dans les toilettes, elle et quelques prisonnières animaient ces acteurs de mie devant des spectateurs affamés et promis au massacre. Jusqu'à la fin. Cette histoire a été rapportée au dramaturge Joshua Sobol par une survivante de la Shoah, Irena Lusky, à l'époque où Sobol faisait des recherches sur le théâtre du ghetto de Vilnious pour sa pièce Ghetto. On le voit, même dans les circonstances les plus terribles, l'être humain a besoin qu'on lui raconte des histoires.
Ce n'est pas un besoin superflu. On peut vivre sans faire de sport, sans voir du pays, sans faire d'enfant... On ne peut pas vivre sans histoires. Le récit, qu'on l'adresse à soi-même ou aux autres, qu'il soit rapporté de la réalité ou inventé, que sa forme soit littéraire ou dramatique, réaliste ou symbolique (cf. les paraboles bibliques ou les contes de fée) est aussi vital à notre psychisme que l'oxygène à notre organisme. Dans Psychanalyse des contes de fée [20], Bruno Bettelheim démontre combien le conte est utile à l'enfant. Pas seulement parce qu'il le distrait et nourrit son imaginaire mais aussi, et surtout, parce qu'il l'aide à résoudre ses conflits, lui donne de l'espoir pour l'avenir et lui permet de mûrir sans devenir psychotique. En bref, parce qu'il l'aide à vivre.
Une forme de récit fascinante
Devenu adulte, l'être humain a toujours autant besoin d'histoires. En premier lieu, bien sûr, elles servent toujours à distraire, au sens étymologique du terme, c'est-à-dire « entraîner ailleurs », faire oublier le quotidien. Mais elles font beaucoup plus que cela. Après tout, un feu d'artifice, un verre d'alcool, un match de football, un jeu télévisé, une visite de la Tour Eiffel savent aussi distraire. Ce qu'ils ne savent pas faire, en revanche, c'est nous faire entrer dans la pensée et, surtout, les émotions de l'autre. Ce qui n'est pas banal. Un être humain connaît bien sa pensée, ses désirs et ses émotions parasites, et assez mal son image. Pour les gens qui nous entourent, c'est l'inverse. Nous connaissons plus leur image et leurs émotions que leur pensée ou leurs désirs. La dramaturgie a cette faculté de réunir le tout, de faire communier image, pensée, désir et émotion, de permettre au spectateur de se fondre partiellement dans l'autre.
Ce qui est également remarquable, c'est que
cet autre est à la fois un personnage de fiction - nous allons
bientôt l'appeler le protagoniste - et l'auteur qui se cache derrière,
comme Flaubert se cachait derrière Mme Bovary (Madame
Bovary). En dramaturgie, les exemples abondent : Sophocle se
cache derrière le vieil dipe (dipe
à Colonne), Molière derrière Arnolphe (L'école
des femmes), Hitchcock derrière Christopher Balestrero
(Le faux coupable), Hergé derrière
Tintin, les Dupondt et le capitaine Haddock réunis (Tintin),
etc. Entre Charlot et Chaplin, la relation est encore plus évidente.
La dramaturgie crée donc un double lien : entre l'auteur et le
spectateur, ce qui est propre à tous les arts, et entre le personnage
et le spectateur, ce qu'on appelle l'identification. Freud [71], Nietzsche
[140] et d'autres affirment que ce phénomène d'identification
est l'un des plaisirs fondamentaux du drama. Il a probablement un intérêt
thérapeutique. En Inde, il paraît que certains médecins
racontent à leurs patients une histoire appropriée aux
symptômes de ceux-ci, au lieu de leur prescrire des médicaments.
On notera également que la dramaturgie entretient
de singulières ressemblances avec le monde du rêve. En
effet, l'être humain est à la fois acteur et spectateur
de ses propres rêves, même si ceux-ci ne racontent pas toujours
une histoire. Or, c'est précisément la position du spectateur
quand il s'identifie au protagoniste d'une uvre dramatique. Et
le rêve, on le sait, est, lui aussi, une nourriture vitale pour
notre psychisme.
Les origines du drama
La dramaturgie est au cur de tout être
humain. Les historiens du théâtre ont pour habitude de
faire naître la dramaturgie du rite religieux. L'imitation des
actions humaines (ou divines) a d'abord eu lieu dans un espace sacré
et les premiers acteurs étaient des prêtres - y compris
dans les civilisations dites primitives. Les premiers sujets étaient
les activités humaines fondamentales (naissance, mort, chasse,
etc.) et les éléments naturels (orage, soleil, germination,
etc.). Petit à petit, la représentation s'est enrichie.
Et puis, surtout, elle est passée du sacré au profane,
même si, nous allons le voir, elle a gardé quelque chose
de son caractère religieux (au sens étymologique du terme).
En Occident, ce phénomène a eu lieu à deux reprises
: au Vème siècle avant J.C. en Grèce et à
la fin du Moyen-Âge en Europe.
Mais je vois une autre origine au drama, de nature
différente et peut-être plus profonde. Un bébé
qui apprend à marcher ou à parler est mû par une
force instinctive : l'imitation. C'est-à-dire qu'il représente
les actions humaines de ses parents ou de ses frères et surs.
Un peu plus tard, l'enfant ne cesse d'imiter ses aînés.
Il fait même plus que cela : il se crée des univers plus
ou moins fictifs et y joue des rôles. Fabulation et dédoublement
font partie de sa vie quotidienne. De fait, en nous plaçant dans
cette zone symbolique qui se trouve entre réalité et fantaisie,
la dramaturgie s'apparente au jeu du « faire semblant »
des enfants. On peut même avancer qu'elle en constitue l'équivalent
adulte. En bref, le premier acteur-spectateur-auteur dramatique ne serait
pas le sorcier pygmée ou le prêtre grec mais l'enfant que
nous avons tous été. C'est, en partie, pourquoi il sera
souvent question de lui dans cet ouvrage. On remarquera que l'enfant
est d'abord spectateur, ensuite auteur (adaptateur, plus exactement)
et enfin acteur.
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EXTRAIT DU CHAPITRE 2 : PROTAGONISTE - OBJECTIF
Quatre conditions essentielles
Il ne suffit pas, pour réussir une histoire,
de donner un objectif unique à son protagoniste. Il est aussi
indispensable :
1- que cet objectif soit connu, ou au moins perçu, du spectateur
assez rapidement au début du récit. Tant que le spectateur
ne ressent pas (plus ou moins consciemment) la volonté du protagoniste,
l'action n'a pas commencé et le spectateur ignore ce qu'on lui
raconte. Cette sensation n'est pas agréable très longtemps.
Cette première condition impose que l'auteur connaisse l'objectif
de son protagoniste. C'est le seul moyen de construire une histoire
rigoureuse ;
2- que l'objectif soit motivé. Le protagoniste doit faire partager
son envie au spectateur. Si celui-ci ne comprend pas l'objectif (à
défaut de l'approuver), il n'y a pas d'enjeu. Nous en avons parlé
plus haut ;
3- qu'il soit particulièrement difficile au protagoniste d'atteindre
son objectif. Il ne faut pas pour autant que ce soit trop dur ou, pire,
impossible. C'est l'une des grandes difficultés du métier
d'auteur dramatique que de savoir doser les obstacles. Nous allons y
revenir amplement dans le chapitre suivant ;
4- que le protagoniste soit animé d'un intense et inébranlable
désir d'atteindre son objectif. On ne doit pas avoir l'impression
que cela ne lui coûtera pas trop d'abandonner en cours de route.
Plus le protagoniste en veut, plus le spectateur se passionnera pour
son histoire. Qu'on pense à Antigone (Antigone)
qui est prête à braver la mort pour offrir à son
frère une sépulture digne. A Galilée (La
vie de Galilée) qui affronte la Terre entière (et
même la peste) tellement son désir de savoir et de prouver
est fort. A Baptiste (Jean-Louis Barrault), dans Les
enfants du paradis, qui est balancé par la fenêtre
par Avril (Fabien Loris) et qui revient pas la porte - en général,
chez les gens qui en veulent, c'est l'inverse : on les met à
la porte, ils reviennent par la fenêtre. A Hildy (Rosalind Russell),
dans La dame du vendredi, qui pour
obtenir un scoop n'hésite pas à courser un témoin,
en tailleur et escarpin, et à l'arrêter par un plaquage
de rugby. A Ethan (John Wayne), dans La prisonnière
du désert, qui parcourt l'Ouest américain pendant
une quinzaine d'années pour retrouver sa nièce. A McMurphy
(Jack Nicholson), dans Vol au-dessus d'un
nid de coucou, qui a tellement envie de voir son baseball qu'il
s'invente un match imaginaire devant un écran noir (cf. page
537). A Ahmad (Babak Ahmadpoor), dans Où
est la maison de mon ami ?, qui demande à sa mère
(Iran Outari) la permission de sortir jusqu'à ce qu'elle cède.
A Krimo (Osman Elkharraz), dans L'esquive, qui donne tout
ce qu'il a (rollers, baskets, console vidéo, etc.) à Rachid
(Rachid Hami) en échange du rôle d'Arlequin qui permettra
à Krimo d'être aux côtés de la jeune fille
qu'il a envie de séduire. A Gabrielle (Eva Longoria), dans le
tout premier épisode de Desperate housewives, qui
tond la pelouse à minuit, en tenue de soirée, pour empêcher
son mari de découvrir qu'elle couche avec le jardinier.
Un certain nombre d'uvres dramatiques laissent
un goût d'insatisfaction parce que le protagoniste ne fait pas
tout pour atteindre son objectif. Dans Premiers
pas dans la mafia, par exemple, le protagoniste (Matthew Broderick)
se fait copieusement duper - entre autres choses, on le marie de force
-, il n'est pas content, il proteste vaguement, mais il ne fait pas
grand-chose pour s'en sortir, il se laisse balloter.
Comment imaginer que le spectateur ait envie que le
protagoniste atteigne son objectif si celui-ci s'en fiche, n'agit pas
ou même rechigne à la tâche ? C'est la raison de
l'échec de Quatre de l'espionnage.
Hitchcock [88] s'en explique très bien : « Je crois
savoir pourquoi le film n'était pas réussi. Dans un film
d'aventures, le personnage principal doit avoir un but, c'est vital
pour l'évolution du film et la participation du public qui doit
soutenir ce personnage et je dirais presque l'aider à atteindre
ce but. Dans Quatre de l'espionnage,
le héros a une besogne à accomplir (NB : tuer quelqu'un),
mais cette besogne lui répugne et il cherche à l'éviter.
»
En fait, on pourrait avancer que le protagoniste de
Quatre de l'espionnage (John Gielgud)
a deux objectifs contradictoires : le premier, tuer quelqu'un, lui a
été fourni par ses supérieurs, le second est d'éviter
cette besogne. Malheureusement pour la qualité du film, le premier
objectif manque de nerf et le second n'est pas traité. Quatre
de l'espionnage fait partie de ces uvres dans lesquelles
une mission est confiée à un personnage, souvent un soldat,
un policier, un espion ou un détective. Pour que ce type d'uvre
fonctionne, il est nécessaire que le futur protagoniste soit
motivé par la mission et s'approprie l'objectif qu'on lui donne.
En conclusion, un protagoniste doit être actif, à défaut réactif, mais pas passif. Et son objectif doit donner le sentiment d'être une idée fixe.
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PREMIER
EXTRAIT DU CHAPITRE 4 : CARACTÉRISATION
Le
prince charmant d'un couple fusionnel
Autre personnage discutable et couronné de succès
: Jack (Leonardo DiCaprio) dans Titanic. Je pense que
le film lui doit une partie de son attrait. Car Jack est ce qu'on appelle
un Sauveteur avec un grand S. Qu'on en juge : en l'espace de quelques
jours, il sauve Rose (Kate Winslet) du suicide, de l'ennui, de la frigidité,
du mariage, de l'aristocratie et une deuxième fois de la mort
! Et en plus il fait tout cela en sacrifiant sa propre vie. C'est très
malin de la part de James Cameron. En créant un personnage de
super Sauveteur, quasiment aussi fort que le Christ, le scénariste
de Titanic nous propose le prince charmant que beaucoup
d'hommes rêvent d'être et que beaucoup de femmes rêvent
de rencontrer. Le problème, c'est que dans la vie, la vraie,
les princes charmants n'existent pas. Titanic propose
une vision de l'amour destinée à des enfants de 4 ans
: une jeune femme souffre et, au lieu de se prendre en charge et de
trouver en elle-même son sauveteur intérieur (avec un petit
s), elle tombe sur le beau Leonardo avec son esprit libre, son sens
du sacrifice et sa philosophie de moine bouddhiste de 75 ans. Bref,
les femmes qui ont rêvé d'un Jack pour leur propre vie
en voyant le film risquent, à mon avis, d'être terriblement
déçues.
On remarquera en outre que Titanic décrit la première
phase d'une histoire d'amour, la phase fusionnelle. C'est la phase où
tout va bien, où l'autre n'a que des qualités, où
l'on est amoureux, où les émotions sont fortes et délicieuses.
On peut regretter que le cinéma, tout comme le théâtre
ou la littérature, ne s'intéresse guère aux phases
suivantes d'une relation sentimentale. L'immense majorité des
histoires d'amour décrivent en effet le moment qui précède
ou qui suit immédiatement la rencontre. La suite, comme dans
les contes de fée, présuppose que le couple vivra uni
et heureux jusqu'à la fin de ses jours. On sait tous que dans
la vraie vie, cela se passe rarement ainsi. "La chose la plus
réconfortante que l'on puisse montrer à ses enfants,"
disait Françoise Dolto [56], "c'est une vie de couple
qui résiste au temps." Et si la chose la plus réconfortante
que l'on puisse montrer à des spectateurs était une vie
de couple qui résiste au temps ?
On trouvera plusieurs explications à cette lacune assourdissante.
D'abord le fait que la partie "lune de miel" d'une relation
amoureuse est la partie la plus forte en émotions et en spectacle.
Le fait aussi que beaucoup d'auteurs se projettent dans ce qu'ils écrivent
et sont plus habitués à tomber amoureux qu'à faire
vivre une romance sur la durée. Parmi les exceptions, c'est à
dire les uvres qui s'intéressent à la vie de couple
après la phase fusionnelle, on peut citer Voyage en Italie.
Ou un court métrage ironiquement intitulé Ages ingrats
dans lequel un vieux couple (Macha Méril, Philippe Nahon)
est mis à l'épreuve au moment de fêter ses trente
ans de mariage. Ces exceptions démontrent qu'une vie de couple
qui résiste au temps n'est pas nécessairement une vie
exempte de conflit. On pourrait aussi citer Le chat, Mariage,
Qui a peur de Virginia Woolf ?, Scènes de
la vie conjugale, Une femme sous influence, L'usure
du temps ou Nous ne vieillirons pas ensemble.
Mais là, c'est un peu différent. Devant des cas aussi
désespérants, on n'a qu'une envie : retomber dans les
bras de Jack !
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DEUXIÈME EXTRAIT DU CHAPITRE 4 : CARACTÉRISATION
D. EXEMPLES DE CARACTÉRISATIONS REMARQUABLES
S'il est un domaine où les goûts personnels du spectateur entrent en considération, c'est bien la caractérisation. C'est pourquoi le choix des personnages remarquables cités ci-dessous est empreint de mes goûts, de ma subjectivité et ne doit être considéré que comme une piste d'intérêt. Chaque lecteur corrigera les listes qui suivent à sa guise.
Qu'est-ce qui rend un personnage attachant ?
Les personnages qui sauvent la planète avec leur pénis et un couteau m'ennuient profondément. Je préfère Haddock à Tintin, Obélix à Astérix, Falstaff à Prince Henry (Henry IV), Cyrano de Bergerac à Christian, l'Agent 86 (Don Adams dans Max la menace) à l'Agent 007 (James Bond). Sans la maladresse de Clark Kent, Superman serait à mon goût insupportable. Idem de Spiderman sans la timidité de Peter Parker. C'est en sympathisant avec Perrin-Pignon (Jacques Brel, Pierre Richard ou Jacques Villeret) que Milan (Lino Ventura), Campana (Gérard Depardieu) ou Brochant (Thierry Lhermitte) deviennent plus humains. D'ailleurs, métaphoriquement, de nombreux films écrits par Francis Veber (L'emmerdeur, La chèvre, Les compères, Les fugitifs, Le dîner de cons) racontent comment un fort s'humanise en apprivoisant la partie faible qui est en lui, son côté Pignon.
A force de fréquenter le répertoire,
j'ai remarqué des éléments constants chez les personnages
qui me touchaient. En prenant donc exemple sur :
- Antigone (Antigone)
- dipe (dipe roi),
- Falstaff (Henry IV),
- Othello (Othello),
- Lear (Le Roi Lear),
- Arnolphe (L'école des femmes),
- Nora (Maison de poupée),
- Cyrano (Cyrano de Bergerac),
- Charlot (Charles Chaplin),
- Laurel et Hardy,
- Mère Courage (Mère Courage
et ses enfants),
- Galilée (La vie de Galilée),
- George Bailey (James Stewart) dans La vie
est belle,
- Cody Jarrett (James Cagney) dans L'enfer
est à lui,
- Will Kane (Gary Cooper) dans Le train sifflera
trois fois,
- Annie Sullivan (Miracle en Alabama),
- C.C. Baxter (Jack Lemmon) dans La garçonnière,
- Felix (Tony Randall) dans The odd couple,
- César (Yves Montand) dans César
et Rosalie,
- Dersou Ouzala (Maksim Munzuk) dans Dersou Ouzala,
- McMurphy (Jack Nicholson) dans Vol au-dessus
d'un nid de coucou,
- Franck Poupart (Patrick Dewaere) dans Série
noire,
- Pupkin (Robert de Niro) dans La valse des
pantins,
- Charlotte (Charlotte Gainsbourg) dans L'effrontée,
- Ahmad (Babak Ahmadpoor) dans Où est
la maison de mon ami ?,
- Alice (Mia Farrow) dans Alice,
- Phil Connors (Bill Murray) dans Un jour
sans fin,
- Peter Duffley (Jim Broadbent) dans The Peter
principle,
- Mulan (Mulan),
- Erin Brokovitch (Julia Roberts) dans Erin
Brockovich,
- Carla (Emmanuelle Devos) dans Sur mes lèvres,
- Michael Scofield (Wentworth Miller) dans la saison 1 de Prison
break,
j'ai repéré les éléments suivants :
1. Ils ne sont pas parfaits, loin de là. Ce
ne sont pas des super héros plein de muscles et de matière
grise. Ils ont une faille, des travers, des complexes, ils sont handicapés
au sens large. dipe est aveugle et impétueux (en plus d'être
maudit). Nora est naïve. Cyrano est difforme et lâche en
amour. Mère Courage est vénale. Felix Unger est maniaque.
César est jaloux. Charlotte est envieuse. Peter est gravement
incompétent. Charlot est pauvre. Ahmad est un enfant (dans un
monde d'adultes), Mulan une femme (en Chine moyenâgeuse). Jarrett,
Pupkin et McMurphy sont à la limite du psychotique. Idem de Franck
Poupart, bel exemple de gamin de 4 ans dans un corps d'adulte.
2. Ils ne sont ni blancs, ni noirs. Cela ne veut pas
dire qu'ils sont bourrés de contradictions dans tous les domaines,
à la fois lâches et courageux, optimistes et pessimistes,
avares et prodigues. Ils peuvent être entiers dans chaque domaine.
Simplement, s'ils ont des défauts, ils ont aussi des qualités.
Et vice-versa. Antigone, dipe, Felix, George Bailey et Will Kane
sont intègres. Cyrano est physiquement courageux. César
est plein de charme. Mulan est astucieuse. Falstaff adore la vie. Laurel
et Hardy ont la candeur d'un enfant.
3. Plus spécifiquement, ils ont parfois une
qualité remarquable, une petite compétence, quelque chose
qui peut s'avérer utile. Charlot sait tout faire dans la minute,
prêtre, boxeur, funambule. Cyrano écrit de merveilleux
poèmes. George Bailey a des amis. Dersou sait comment survivre
dans la toundra. Carla sait lire sur les lèvres. Michael Scofield
est sacrément malin. Parfois, leur seule ressource est de nous
faire rire. Laurel et Hardy ou Peter Duffley seraient sûrement
moins attachants s'ils ne nous amusaient pas. Parfois encore, ils n'ont
pas grand chose pour eux à part leur persévérance
- ce qui rejoint la caractéristique n°5. Oui, mais quelle
qualité, la persévérance, que ce soit dans la vie
ou en dramaturgie !
4. Ils vivent du conflit. Nous en avons abondamment
parlé. Un personnage qui n'a pas d'ennuis dans sa vie est un
personnage ennuyeux dans sa fiction. Lear est dépouillé
de son royaume, de sa suite, de ses filles, de sa raison et finalement
de sa vie. Othello est aveuglé par la jalousie. Courage perd
ses enfants. Will Kane est abandonné de tous. McMurphy encaisse
frustration sur frustration. Laurel et Hardy, échec sur échec.
Alice est dépassée par la vie. Phil Connors est coincé
dans le même jour sinistre. Le conflit peut prendre la forme de
la culpabilité. C'est ce qui rend attachant George (Montgomery
Clift) dans Une place au soleil par opposition à
Chris (Jonathan Rhys Meyers) dans Match point. Les deux
vont loin pour s'élever dans la hiérarchie sociale mais
le second n'a pas plus de conscience morale qu'un reptile.
5. Ils se démènent, ils n'attendent pas
qu'on les sauve comme Rose (Kate Winslet) dans Titanic
(cf. plus haut). Ils prennent leur destinée en main. Ce
sont des battants, chacun à leur façon. dipe enquête
jusqu'au bout. Pupkin kidnappe une vedette (Jerry Lewis) pour devenir
comédien. Arnolphe fait tout pour séparer Agnès
d'Horace. Galilée résiste, s'obstine, parfois contourne
l'obstacle. Erin Brockovich remue ciel et terre contre Goliath. McMurphy
invente un match de baseball imaginaire. Carla, la paumée sociale,
la secrétaire-paillasson naïve, trouillarde et sexuellement
frustrée, refuse de subir. Elle fait même preuve d'un sacré
caractère dans certaines circonstances. Elle commence par choisir
un marginal, Paul (Vincent Cassel), pour l'assister. Comme si son inconscient,
qui sait ce qui est bon pour elle, avait senti qu'il lui fallait un
type comme Paul pour secouer sa vie. Quand l'un de ses collègues
la double, elle demande à Paul de voler un dossier. Et elle lui
met la pression : « Vous me devez quelque chose ». Bref,
Carla, comme tous les personnages ici présents, est tout sauf
une héroïne de mélodrame - alors qu'elle en a les
caractéristiques.
6. Parfois, ils jouent à « Oui, mais...
». Oui, j'ai envie de changer, d'atteindre mon objectif, mais
j'ai peur. Peur du vide, de ce que je ne connais pas, peur de quitter
mes béquilles, de ne pas y arriver. Comme le dit Hamlet dans
son fameux monologue (Hamlet), nous
ne faisons rien et supportons nos maux par peur d'affronter ceux que
nous ne connaissons pas. Sans pour autant, aller dans l'extrême
du cas d'Hamlet qui procrastine sur la durée, on sent tous ces
personnages, à un moment ou à un autre, au bord du renoncement.
Le « Oui, mais... » le plus colossal du répertoire
est celui d'dipe. Quand Tiresias lui donne la solution, il pourrait
atteindre son objectif dès le début de la pièce.
Oui, mais dipe a peur de la vérité. Alors qu'il
retrouve sa fleuriste bien-aimée, Charlot préfère
s'en aller. C.C. Baxter va se saouler dans un bar quand il apprend que
la femme qu'il aime est déjà prise. Phil Connors essaie
de se suicider pour échapper à la répétition
interminable d'un jour de sa vie. Michael Scofield a un gros moment
de découragement (Prison break, 1.17). "Tu
dois avoir la foi", lui dit son frère (Dominic Purcell).
Cette sixième caractéristique est toutefois
à manipuler avec soin. Nous l'avons vu, un protagoniste auquel
on s'identifie est un protagoniste qui en veut. Quand Cyrano hésite
alors qu'il a réussi à séduire Roxane (fin de l'Acte
IV), certains ne le trouvent plus attachant mais agaçant. Un
peu comme Stevens (Anthony Hopkins), dans Les
vestiges du jour, quand il n'arrive pas à avouer son amour
(cf. plus haut).
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PREMIER EXTRAIT DU CHAPITRE 5 : STRUCTURE
Un nud dramatique particulier
L'immense majorité des pièces de théâtre possèdent une structure simple : premier acte - deuxième acte - troisième acte, avec un incident déclencheur dans le premier acte et un climax à la fin du deuxième acte. Ce qui donne le schéma suivant :

Ce schéma simple et logique
est tellement ancré dans l'inconscient des auteurs et des spectateurs
qu'on le retrouve partout, y compris dans de nombreux documentaires
(cf. Roger et moi page 533) ou dans un récit aussi
atomisé que celui de 21 grammes. Un père
de famille est renversé par une voiture, en compagnie de ses
deux fillettes, et meurt. C'est l'incident déclencheur. Le film
suit le parcours de sa veuve (Naomi Watts), du chauffard (Benicio Del
Toro) et de l'homme qui se fait transplanter le cur de la victime
(Sean Penn). La grande originalité du film est de proposer les
multiples éléments de ces trois intrigues dans le désordre
le plus total et d'inviter le spectateur à recoller mentalement
les morceaux du puzzle. Mais le récit n'est pas aussi déconstruit
qu'il en a l'air. L'essentiel de l'incident déclencheur est montré
au bout de 25 minutes de film (sur un peu moins de 2 heures) et l'essentiel
du climax 5 minutes avant la fin. En d'autres termes, 21 grammes
respecte le schéma ci-dessus.
Les pièces bien faites du XIXème siècle ont, petit
à petit, fait apparaître une structure un peu différente,
une modification de la structure simple, qui a surtout été
développée, ensuite, par le cinéma - ce qui ne
veut pas dire que tous les films l'utilisent. Cela consiste à
introduire un coup de théâtre au début du troisième
acte de façon à relancer l'action. Comme si l'auteur disait
au public : « Stop ! Ne partez pas ! La réponse dramatique
n'est peut-être pas la bonne, quelque chose survient qui remet
tout en cause et pousse le protagoniste à reprendre son objectif
(attention ! le même objectif) ». Cela entraîne donc
une deuxième réponse à la même question dramatique.
Le troisième acte de cette structure modifiée peut alors être un peu plus long que dans la structure classique. Si la répartition des trois actes simples est en gros 20-75-5 pages (ou minutes), celle de la structure modifiée est 20-70-15 pages (NB. Ces chiffres sont des moyennes, pas des dogmes). Et le troisième acte modifié est construit comme le tout dont il fait partie : il possède son propre incident déclencheur (le coup de théâtre en question), son propre climax, qui apporte la deuxième réponse à la même question dramatique, et son propre troisième acte. Ce qui donne :

E.T. (E.T.) meurt. C'est fini. Le deuxième
acte s'achève. Sans ambiguïté. Soudain, on se rend
compte qu'il a encore un souffle de vie. Son objectif (rentrer chez
lui) redevient d'actualité. Il tente de nouveau de l'atteindre
avec l'aide d'Elliott (Henry Thomas). Et, cette fois-ci, il y parvient.
Mme Thorwald est vivante, on a retrouvé sa trace
(Fenêtre sur cour). Les soupçons
de Jeff (James Stewart) étaient donc infondés. Il abandonne
son objectif. Il est même déçu qu'une femme n'ait
pas été tuée. Coup de théâtre : le
petit chien des voisins est mort et Thorwald (Raymond Burr) est le seul
à ne pas s'en soucier. Jeff et Lisa (Grace Kelly) reprennent
leur objectif (prouver la culpabilité de Thorwald) jusqu'à
la bagarre entre Jeff et Thorwald qui constitue le climax de troisième
acte.
A la date-butoir du 15, Tintin et Haddock n'ont toujours
pas trouvé le trésor (Le trésor
de Rackham le Rouge). Ils abandonnent et rentrent en Europe.
Fin du deuxième acte. Sans ambiguïté. Coup de théâtre
: le château de Moulinsart est à vendre, ce qui remet Tintin
sur la piste du trésor. Et, cette fois-ci, il le trouve.
Notons que ce deuxième incident déclencheur ne peut pas être fortuit, contrairement à celui du premier acte. Sinon, ce serait un deus ex machina ou, au mieux, un diabolus ex machina. Il faut donc qu'il découle logiquement de ce qui a précédé - tout en nous surprenant, bien sûr.
Deux réponses dramatiques opposées
Le plus souvent, la deuxième réponse dramatique est l'inverse de celle apportée à la fin du deuxième acte. Par exemple, dans beaucoup de films hollywoodiens, le protagoniste échoue à la fin du deuxième acte et réussit à la fin du troisième (cf. le cas d'E.T., de Fenêtre sur cour et du Trésor de Rackham le Rouge plus haut ainsi que les constructions d'Astérix et le chaudron et de La garçonnière plus loin).
Parfois, la réponse dramatique est la même (positive, en général), mais il faut s'y prendre à deux fois pour l'apporter. C'est le cas dans Alien. On croit que le monstre est enfin mort. Surprise : il est toujours vivant. Et c'est reparti pour un tour.
Les exemples où la réponse est d'abord oui puis, après coup de théâtre au début du troisième acte, non, sont assez exceptionnels. La menace est l'un des rares à avoir le courage de décevoir à ce point le spectateur. Les enfants du paradis fonctionne également ainsi. A la fin du deuxième acte, Baptiste (Jean-Louis Barrault) a enfin atteint son objectif : il est aimé par Garance (Arletty) et ils couchent ensemble. Coup de théâtre : Nathalie (Maria Casarès) survient et fait une scène. Garance décide alors de se faire oublier. Baptiste essaie de la rejoindre mais en vain. Le deuxième climax, celui du troisième acte, a lieu dans un boulevard bondé et carnavalesque.
Comme ci-dessus dans Fenêtre
sur cour ainsi que dans La mort aux
trousses (cf. chapitre 15), il arrive que les climaxes de troisième
acte soient plus intenses que ceux de deuxième acte. Ce n'est
pas toujours une bonne idée parce que cela peut amener le spectateur
à louper le premier climax. Mais c'est une façon parmi
d'autres de respecter le crescendo sur l'ensemble de l'uvre.
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DEUXIÈME EXTRAIT DU CHAPITRE 5 : STRUCTURE
LA VIE DE GALILÉE
Incident déclencheur : inexistant.
Protagoniste : Galilée.
Objectif : faire valoir ses théories.
Ce n'est pas un objectif clair et net dès le début, en
grande partie à cause de l'absence d'incident déclencheur.
Néanmoins, dès les toutes premières scènes,
Brecht nous donne la direction du récit. Galilée déclare
à Andréa qu'il travaille pour être compris. Plus
tard, il se plaint de ne pas pouvoir faire de recherche. Et surtout,
il dit à Mme Sarti : « Nous avons fait des découvertes
que nous ne pouvons pas dissimuler plus longtemps à la face du
monde ». C'est ni plus ni moins qu'une déclaration
d'objectif. Le seul problème de perception, pour le spectateur,
c'est que cette déclaration est noyée au milieu de petits
conflits.
Passage premier acte/deuxième acte : voir ci-dessus.
Obstacles externes : la bêtise et la mauvaise foi des milieux scientifiques et religieux. N.B. La peste n'est pas un obstacle, puisqu'elle n'empêche pas Galilée d'atteindre son objectif. C'est un danger destiné à montrer la détermination de Galilée (cf. page 55).
Obstacles internes : la difficulté
à obtenir des preuves. Mais le plus gros obstacle (externe d'origine
interne) est le danger couru par Galilée et dû à
l'intolérance religieuse de l'époque. Jusqu'à ce
que le savant soit contraint, c'est plutôt une perspective de
conflit qu'un véritable conflit. Mais Brecht prend soin de le
préparer, dès le début et à plusieurs reprises.
En particulier, il est souvent fait allusion à la mort sur le
bûcher du philosophe Giordano Bruno. N.B. La lâcheté
de Galilée n'est pas un obstacle interne. Au contraire. C'est
parce qu'il sait se taire pendant huit ans et, plus tard, se rétracter
que Galilée atteint son objectif.
Climax : tableau 13. Galilée se rétracte. Comme pour Maison de poupée, le protagoniste en fait à peine partie. Mais l'effet n'est pas le même. Le vrai climax n'est pas le tableau 13 mais l'audience même de Galilée devant l'Inquisition, dont le tableau 13 nous donne le résultat.
Réponse dramatique : négative.
Troisième acte : Galilée est tenu à résidence. Coup de théâtre : à l'insu de sa fille et de ses gardiens, il a continué à travailler et produit un livre. Andréa réussit à passer la frontière avec l'ouvrage.
Deuxième réponse dramatique : positive.
N.B. En respectant la vérité historique, Brecht a réussi à construire une pièce très efficace, profonde et émouvante. C'est du grand art.
LA VIE EST BELLE (1946)
Incident déclencheur : inexistant. La mort du père (Samuel Hinds) ressemble à un incident déclencheur mais n'en est pas un dans la mesure où elle ne détermine pas l'objectif du protagoniste. La mort du père est le premier obstacle.
Protagoniste : George Bailey (James Stewart)
Objectif : George le déclare au début
du film : il veut accomplir de grandes choses. Mais il y a mille façons
d'accomplir de grandes choses. Pour George Bailey, accomplir de grandes
choses consiste à voir du pays et construire des ouvrages d'art,
et surtout ne pas moisir à Bedford Falls. Quand son père
meurt, il retarde son voyage pour régler la succession. Puis
il défend la mémoire de son père. Finalement, pour
contrecarrer Potter (Lionel Barrymore), il se voit contraint de rester
à Bedford Falls et de reprendre la société de crédit
immobilier de son père. A ce moment-là, il pourrait avoir
un nouvel objectif : maintenir la société de son père
en vie. Mais la scène où George Bailey prend cette décision
n'existe pas. Il n'a pas sitôt accepté de rester à
Bedford Falls qu'une ellipse nous fait passer quatre ans et nous apprend
qu'il a attendu le retour de son frère pour pouvoir enfin partir.
Le premier objectif (accomplir de grandes choses en voyageant) est donc
toujours d'actualité et le deuxième (maintenir la société
de son père en vie) est un obstacle pour le premier. Cela dit
- c'est la difficulté que pose le film réalisé
par Capra, plus à l'analyste qu'au spectateur - George Bailey
consacre beaucoup plus de temps au deuxième objectif qu'au premier.
Du moins, c'est ce qui nous semble. Car, petit à petit, la structure
du récit devient claire : en sauvant la société
de son père, George accomplit une grande chose. Il atteint donc
simultanément ses deux objectifs, lesquels lui paraissaient incompatibles
au départ.
Passage premier acte/deuxième acte : voir ci-dessus.
Obstacle interne : la bonté d'âme et la bonne conscience de George Bailey, qui préfère renoncer à ses voyages (dont son voyage de noces) que de voir anéantis les acquis de son père.
Obstacles externes : l'infâme Potter, la mort du père, le mariage du frère, la panique des clients, et l'étourderie sidérante d'Oncle Billy (Thomas Mitchell) qui perd bêtement huit mille dollars. Cette négligence est un diabolus ex machina.
Climax : Potter refuse d'aider George et décide même de l'enfoncer.
Réponse dramatique : négative.
Coup de théâtre : l'intervention de l'ange Clarence (Henry Travers) qui détourne astucieusement l'attention de George du suicide.
Troisième acte : George voit ce qu'aurait été Bedford Falls sans lui.
Climax du troisième acte : les habitants de la ville prêtent de l'argent à George.
Deuxième réponse dramatique : positive.
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EXTRAIT DU CHAPITRE 7 : PRÉPARATION
Une anticipation déçue
Malgré l'évidence de la scène à faire, il arrive que les auteurs fassent des promesses et ne les respectent pas.
Dans Le silence des agneaux,
Clarice (Jodie Foster) est une élève du FBI qui doit enquêter
sur les crimes d'un dangereux psychopathe. Pour mieux comprendre la
mentalité de ce dernier, son supérieur (Scott Glenn) lui
suggère de rendre visite à un autre criminel, Hannibal
Lecter (Anthony Hopkins), ancien psychiatre emprisonné dans un
quartier de haute sécurité. Lecter a la réputation
d'être un manipulateur diabolique. Au point que Clarice est prévenue
par son supérieur : « Ne révélez rien
de vous-même à Lecter. Surtout, ne le laissez pas entrer
dans votre tête ». Sous-entendu : « si vous le
faites, il vous en coûtera ». Peu de temps après,
on apprend que Lecter a réussi à pousser son voisin de
cellule au suicide. Et l'on se dit qu'en effet, Clarice a intérêt
à se montrer prudente. Quand, dès leur première
discussion, Lecter lui demande des informations sur sa vie privée,
on est inquiet. Quand, au cours du second entretien, elle commence à
se livrer, on craint le pire. Eh bien rien du tout ! Clarice se confiera
et cela n'aura pas de conséquences. L'avertissement de son supérieur
et l'attitude de Clarice ne connaîtront pas de paiement.
Nous sommes déçus parce que disparaît
là une belle occasion de conflit supplémentaire. Dans
le cas du Silence des agneaux, il y
a plus que cela. Si les scénaristes avaient étroitement
lié les confidences de Clarice à l'évasion de Lecter
- que celles-là permettent celle-ci, par exemple -, non seulement
le film aurait gagné en rigueur et en unité d'action mais
il aurait mieux montré que pour arrêter un dangereux psychopathe,
la stagiaire du FBI est amenée à en laisser échapper
un autre, encore plus dangereux. Bref, le propos aurait été
un peu plus profond.
Dans Terminator 2,
John Connor (Edward Furlong), sa mère (Linda Hamilton) et le
gentil robot (Arnold Schwarzenegger) sont poursuivis par un méchant
robot transformiste, le T-1000 (Robert Patrick). A l'issue d'une des
poursuites, le T-1000 laisse un morceau de métal (sa «
chair ») sur la voiture des protagonistes. John Connor le prend
à main nue et le jette sur la chaussée. Le T-1000 arrive
sur les lieux. Le morceau de métal se met alors à fondre
et « réintègre » son propriétaire.
Or, il a été planté - de façon inutilement
insistante, d'ailleurs - que le T-1000 a la capacité de ressembler
à tous les êtres humains qu'il a l'occasion de toucher.
Quand John Connor touche le morceau de métal, on se dit que le
T-1000 va en profiter pour se transformer en... John Connor et, donc,
créer la confusion chez les co-protagonistes. Rien de tout cela.
Le T-1000 prend bien l'apparence d'un des protagonistes mais ce n'est
pas John Connor, c'est sa mère. Et, malheureusement - autre faiblesse
- le conflit est aussitôt résolu. On pourrait arguer que
le T-1000 n'a rien à gagner en se transformant en John Connor,
puisqu'il cherche simplement à le tuer. Certes. Mais dans ce
cas, quel intérêt y avait-il à nous y faire penser,
à l'annoncer ?
Au milieu de Minority report,
le chirurgien (Peter Stormare) qui vient de greffer de nouveaux yeux
à John (Tom Cruise) insiste lourdement : « Attends douze
heures avant d'enlever le bandage sinon tu deviendras aveugle ».
Un minuteur est même enclenché. Problème : les collègues
de John sont à sa recherche et ils arrivent dans le quartier.
Des scanners oculaires sur pattes sont censés vérifier
les yeux de tous les habitants de l'immeuble où John se cache.
Le minuteur indique « - 6 heures ». Pour ne pas être
trahi par la chaleur de son corps, John plonge dans de l'eau glacée.
Après diverses péripéties, il est finalement obligé
de relever le bandage pour montrer un il, le gauche, aux scanners.
Aussitôt, que se dit le spectateur ? Qu'il va devenir aveugle.
Au moins de l'il gauche. Eh bien non ! Il n'y aura pas de conséquences.
Note de bas de page
: Dans une version du scénario disponible sur internet, l'annonce
est clairement exploitée : l'il de John devient laiteux
au moment où il se fait scanner et John est borgne jusqu'à
la fin du film. Pour des raisons que j'ignore, Spielberg a choisi de
ne pas garder l'idée. Le problème, c'est qu'il a oublié
d'enlever l'annonce. Ce n'est pas un cas isolé. On sait qu'un
scénario peut être partiellement réécrit
sur une table de montage. Certaines scènes sont parfois abandonnées
parce qu'elles sont ratées. C'est un cas, parmi bien d'autres,
qui prouve que la présence du scénariste peut être
utile dans la salle de montage. Car quand une scène à
faire atterrit dans la corbeille, le monteur et le réalisateur
n'ont pas toujours la présence d'esprit d'en enlever la préparation.
La même erreur peut être commise au théâtre
par des adaptateurs ou des metteurs en scène de théâtre
qui coupent dans des classiques trop longs ou en intervertissent des
scènes (cf. l'exemple de la version courte du Hamlet
réalisé par Kenneth Branagh, page 172). Samson Raphaelson
[160] raconte qu'Ernst Lubitsch le fit appeler un jour sur le plateau,
en plein tournage, pour vérifier qu'il pouvait changer une ligne
de dialogue : « Imaginez cet homme - qui était plus
apte à écrire un dialogue que n'importe quel autre réalisateur.
(...) Il avait l'intelligence de comprendre que le changement qu'il
avait en tête pouvait avoir une influence sur quelque chose auquel
il n'aurait pas pensé, créant une incohérence avec
un personnage ou une situation. Il réclamait ma mémoire
du scénario et mon sens de la caractérisation. (...) Pour
une ligne de dialogue ! ». En France, on voit beaucoup de
téléfilms dont les réalisateurs ont un ego moins
confiant que celui de Lubitsch, ne consultent pas leurs scénaristes,
ni pendant ni après le tournage, et se retrouvent avec des trous
ou des incohérences.
Dans Le chant de la baleine
abandonnée, Yves Lebeau montre un fusil à plusieurs
reprises mais, contrairement au précepte de Tchekhov cité
en exergue, ne s'en sert pas. C'est d'autant plus dommage qu'une fin
logique à sa pièce (cf. le sujet dans le chapitre 1) eût
été, me semble-t-il, l'assassinat de la mère par
ses trois enfants (avec le fameux fusil, bien entendu). Eux qui voulaient
s'en débarrasser en l'envoyant dans une maison de retraite se
seraient retrouvés avec un cadavre sur les bras !
Que les auteurs de ces uvres n'aient pas réussi
à mieux exploiter ces annonces est une chose. Il ne s'agit pas
de dire que c'était facile. Loin de là ! Mais qu'ils aient
choisi de laisser une préparation sans paiement et, donc, de
décevoir le spectateur en est une autre. Devant leur impossibilité
à tenir leur promesse, la moins mauvaise solution consistait
à retirer de l'uvre la promesse elle-même, à
enlever les torches du panier. En bref :
- toute information doit servir ;
- il ne faut rien promettre qu'on ne puisse tenir.
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EXTRAIT DU CHAPITRE 8 : IRONIE DRAMATIQUE
NB. Pour une définition
de l'ironie dramatique, voir l'extrait du lexique plus
bas.
Participation du public
Tous les exemples qui précèdent montrent
à quel point l'ironie dramatique est un extraordinaire outil
de participation du public. Elle met le spectateur dans une position
très agréable vis-à-vis de la victime, position
qu'il n'a malheureusement pas souvent l'occasion de savourer vis-à-vis
de lui-même. En effet, dans notre vie de tous les jours, nous
avançons en grande partie à l'aveuglette. Certes, nous
tentons de planifier notre vie, nous nous créons des points de
repère, des objectifs mais, comme pour les personnages de dramaturgie,
cela ne marche pas toujours comme prévu. Certains évoquent
le sort ou le destin. Le hasard joue aussi un rôle. Et parfois
c'est notre inconscient (la partie immergée de l'iceberg) qui
est à l'origine, directe ou indirecte, de ces imprévus.
En outre, nous sommes victimes d'innombrables mensonges.
« Nous vivons tous dans un énorme mensonge »
affirme Viktor (Al Pacino) dans S1m0ne,
film écrit par Andrew Niccol, dont plusieurs scénarios
(S1m0ne, Bienvenue à Gattaca, The Truman
show) tournent autour d'un gros mensonge public. Cela dit, les
mensonges ne viennent pas seulement des politiciens, des publicitaires
ou des professionnels de l'audiovisuel. Le mensonge commence dès
notre enfance dans le cercle familial. Claude Steiner [187] explique
qu'un mensonge peut s'exprimer en acte et pas seulement en parole. Quand
un parent dit une chose à son enfant et fait le contraire, il
ment. Quand on nie avoir eu une pensée indélicate pour
éviter de se compromettre, on ment. Or le mensonge sape la capacité
de conscience de l'être humain. A haute dose, il mène à
la folie.
On imagine alors sans peine l'intense gratification
que peut éprouver un spectateur quand, sous ses yeux exceptionnellement
lucides, s'agitent des personnages plus aveugles que lui, et qu'il saisit
la portée des mensonges dont ils sont victimes et des pièges
dans lesquels ils ne manquent pas de tomber. Quel plaisir quand l'auteur
invite le spectateur à devenir son complice, quand il le met
dans une situation de clarté et de supériorité
vis-à-vis de certains de ses personnages. L'intérêt
que suscite, depuis vingt-cinq siècles, le théâtre,
puis le cinéma, vient probablement en partie de ce plaisir.
Savoir conscient et savoir refoulé
Il n'est pas impossible que le vif intérêt
du spectateur pour l'ironie dramatique ait une autre cause. Dans certains
des exemples qui précèdent, il est clair que l'ignorance
de la victime est une ignorance consciente. Mais qu'en est-il au niveau
inconscient ? Si Nora (Maison de poupée)
ignore qu'elle est mal traitée par son mari, c'est peut-être
parce qu'au fond d'elle-même, cela l'arrange bien, et qu'elle
n'est pas encore prête à l'apprendre. Si Norma Desmond
(Boulevard du crépuscule) ignore
qu'elle n'est plus une star, c'est probablement parce que cela lui ferait
trop de mal de voir la vérité en face. Même chose
pour dipe (dipe roi) qui
refoule clairement des vérités trop insupportables.
Bien sûr, le phénomène est le même dans la vie de tous les jours. Souvent, d'ailleurs, la limite entre ce que nous savons consciemment et ce que nous savons, ou sentons, inconsciemment n'est pas aussi tranchée. Dans certains exemples cités plus haut, le mot « ignorer » est trop fort. Parfois la victime de l'ironie dramatique n'ignore pas mais simplement préfère ignorer, ou refuse de croire. Parfois même, elle soupçonne ce que nous, spectateurs, savons avec certitude. C'est peut-être pour cette raison que les conjoints trompés (dans la vie ou dans les vaudevilles) sont toujours les derniers à « savoir ».
En bref, exploiter une ironie dramatique consisterait,
dans certains cas, à mettre en scène l'énergie
épuisante que dépense l'inconscient de tout être
humain pour éviter au conscient d'admettre des vérités
trop cruelles. Mettre de l'ironie dramatique dans une uvre serait
ainsi donner plus de justesse et de profondeur à la psychologie
des personnages. Et, là aussi, on imagine le plaisir du spectateur
à voir chez les autres ce qu'il vit lui-même quotidiennement
sans s'en rendre compte.
Outre Boulevard du crépuscule,
Maison de poupée et dipe
roi, trois uvres illustrent parfaitement cette opposition
entre savoir conscient et savoir refoulé : La
mort d'un commis voyageur, L'ombre d'un doute et Festen.
Dans la pièce d'Arthur Miller, Willy Loman refuse la vérité
parce qu'elle est trop pénible mais on le sent souvent très
proche de la lucidité. Il y a même des moments où
on a l'impression qu'il sait, qu'il a compris. C'est en partie ce qui
fait de la pièce d'Arthur Miller une uvre aussi riche,
profonde et fascinante. Dans le film réalisé par Hitchcock,
nous savons que Charlie (Joseph Cotten) est un assassin recherché
par la police ; sa famille l'ignore. Néanmoins, sa nièce
(Teresa Wright) soupçonne quelque chose. Petit à petit,
son intuition devient certitude. Tout le deuxième acte décrit
ce processus de révélation. Enfin, dans Festen,
nous pensons que Christian (Ulrich Thomsen) dit vrai quand il accuse
son père d'abus sexuel. On notera que nous n'en avons aucune
preuve formelle mais la puissance du drama, l'élan inconscient
du spectateur à s'identifier au personnage qui vit du conflit
nous poussent à être à ses côtés. Or
l'immense majorité des convives de cette fête de famille
n'y croient pas. Certains ne savent pas du tout, d'autres refoulent,
d'autres encore (essentiellement le père et la mère) mentent.
Tous, en tout cas, préfèrent ne pas voir la vérité
en face. Cela les met trop mal à l'aise. L'une des grandes forces
de Festen est de décrire, pendant
l'essentiel du deuxième acte, la lente prise de conscience des
invités.
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EXTRAIT DU CHAPITRE 9 : COMÉDIE
Un genre méprisé
Malgré sa grandeur et son utilité, la
comédie est encore trop souvent méprisée. Certes,
comme le développe Gilles Lipovetsky [119] dans L'ère
du vide, rire est devenu un impératif social généralisé
dans les nations occidentales. La dérision, la parodie et le
persiflage sont partout (souvent accompagnées d'agressivité).
A la télévision, c'est devenu une obsession. Malheureusement,
cela a plutôt eu tendance à vulgariser la comédie
qu'à l'ennoblir. Malgré Aristophane, Molière, Chaplin,
Lubitsch, La mégère apprivoisée
ou Le marchand de Venise, on a toujours
du mal à penser qu'humour et art puissent faire bon ménage.
« On rit du début jusqu'à la fin mais on ne fait
que rire » est l'un des grands (et consternants) classiques du
commentaire critique. C'est oublier, rien de moins, que si c'est drôle,
c'est juste. La comédie et, a fortiori, la bonne comédie
est toujours un commentaire réussi sur la nature humaine. Il
n'empêche, une uvre sérieuse inaccessible sera volontiers
qualifiée de difficile, fragile ou ambitieuse alors que, le plus
souvent, elle est tout simplement ratée. Une comédie ratée
n'a pas droit aux excuses. Et pourtant, cela peut être fragile,
aussi, une comédie. Les oscars, césars et autres palmes
d'or récompensent rarement des comédies. Gérard
Depardieu est nominé pour avoir fait le clown blanc (le clown
sérieux) dans Les compères
mais pas Pierre Richard, l'auguste, qui pourtant y fait un travail formidable.
Les acteurs dit « comiques » doivent attendre de jouer dans
un film sérieux pour être remarqués. On pense à
Michel Galabru pour Le juge et l'assassin,
Dan Aykroyd pour Miss Daisy et son chauffeur ou Coluche
pour Tchao Pantin. Or ils étaient
déjà au sommet de leur art dans Le
viager, The Blues brothers ou Inspecteur
La Bavure. A ces phénomènes, on peut voir plusieurs
causes.
1- La comédie, nous venons de le voir, est une
atteinte à la vanité humaine. Elle nous rappelle notre
condition terrestre. Elle met en scène les entraves de l'inconscient.
La tragédie et, aujourd'hui encore, le drame sérieux donnent
à l'être humain une importance qu'il n'a peut-être
pas mais qui le flatte. On le voit encore aujourd'hui avec le succès
des mélodrames. Les auteurs et les critiques ont donc, comme
les spectateurs, tendance à se prendre trop au sérieux.
2- Nous manquons de recul. Le regard que chacun pose
sur sa propre existence est plutôt plaintif que moqueur. On trouve
sa vie alternativement tragique ou mélodramatique, parfois gaie
- quand, momentanément, il n'y a pas de conflit -, mais rarement
comique. Et c'est d'autant plus vrai à court terme. Ainsi les
uvres qui décrivent des situations terribles et y mettent
un peu d'humour sont souvent accusées de désinvolture.
Ce fut le cas, par exemple, avec Stalag 17
qui se déroule dans un camp de prisonniers allemand. Faux procès,
bien entendu. Des prisonniers de guerre ont témoigné que
les blagues et les farces étaient de mise dans les camps, ne
serait-ce que pour ne pas devenir fou.
3- La comédie est démocratique. Un bon gag réunit le philosophe et le paysan, le jeune et le vieux, le croyant et l'athée. La comédie est anti-élitiste. Cela défrise tous les gens de pouvoir (intellectuels, religieux, politiques, etc.). En outre, comme elle est populaire, la comédie est souvent commerciale. Et on sait que pour certains, art et commerce sont forcément incompatibles.
4- Alors que la légèreté de la
comédie pourrait faire croire qu'elle s'écrit avec aisance,
c'est en fait, de tous les traitements, celui qui demande le plus de
compétences. C'est le résultat qui est léger, pas
le talent requis pour le créer. La comédie est délicate
à manier et exige un minimum de technique. Il est moins contraignant
d'être grave que de faire rire. Dans La
critique de L'école des femmes, Molière fait dire
à Dorante : « Je trouve qu'il est bien plus aisé
de se guinder sur de grands sentiments, de braver en vers la Fortune,
accuser les Destins, et dire des injures aux Dieux, que d'entrer comme
il faut dans le ridicule des hommes, et de rendre agréablement
sur le théâtre les défauts de tout le monde.
» Ce que confirme Mario Monicelli [133] : « C'est plus
facile pour moi de faire un film dramatique qu'un film comique ».
Et François Truffaut [201] : « Quiconque s'est
essayé un jour à écrire un scénario ne saurait
nier que la comédie est bien le genre le plus difficile, celui
qui demande le plus de travail, le plus de talent, le plus d'humilité
aussi ».
Corollaire de ce qui précède, il y a moins de comédies que de drames sérieux, et probablement aussi moins de comédies réussies que de drames sérieux réussis. Au cinéma, la comédie représente ainsi un petit nombre de films, ce qui lui vaut d'être assimilé à un genre, dans le même panier informe que le western, le policier ou la « comédie » musicale (cf. le chapitre 3). Hawks [83] disait que la chose la plus difficile au monde est de mettre la main sur une histoire drôle.
5- Et si le clown n'était pas également
méprisé, que ce soit par les dictateurs, les églises,
les fanatiques ou certains intellectuels, tout simplement parce qu'il
est l'être humain le plus lucide sur la vie, le plus intelligent,
aussi malin que le Malin, parce qu'il voit clair dans le jeu de tout
le monde et qu'il met au jour les failles des gens de pouvoir ? Le mépris
dont le clown est l'objet serait alors plutôt de la peur ou de
la haine. C'est peut-être pour contrebalancer cette insupportable
perspicacité que les Princes prenaient soin de choisir des bouffons
laids ou difformes.
On remarquera, toutefois, que le mépris dont
souffre la comédie est plus le fait des gens qui ont la parole
(critiques ou professionnels) que du grand public. En France, les plus
grands succès du cinéma sont autant des comédies
(La chèvre, Le corniaud, Le dîner
de cons, La grande vadrouille, La guerre des boutons, Trois hommes et
un couffin, La vache et le prisonnier, Les visiteurs, etc.) que
des films d'aventure (Ben Hur, Il était
une fois dans l'ouest, Le jour le plus long, Le pont de la rivière
Kwaï, etc.). A défaut de rire de sa vie, le spectateur
va au cinéma ou au théâtre rire de celle des autres.
On notera qu'aux Etats-Unis, les statistiques ont une autre signification
: ce sont les contes de fée modernes (Batman,
Les dents de la mer, E.T., La guerre des étoiles, Indiana Jones,
Jurassic park, Le seigneur des anneaux, Titanic, etc.) qui sont
les champions du box office. Ce qui dénote peut-être une
différence de mentalité entre les deux peuples. Parlant
du cinéma américain, Pauline Kael [101] a écrit
que « l'industrie du cinéma a tout le temps peur et
a toujours été très fière des films qui
glorifient le courage ». Dans Bowling
for Columbine, Michael Moore développe l'idée que
la culture du peuple américain est fondée sur la peur.
Certains ajoutent que la cellulite et les armes à feu sont des
moyens de la conjurer. Il en est un troisième : les contes de
fée modernes.
L'histoire ne le dit pas mais il y a fort à
parier que la femme qui animait son théâtre de pain dans
le camp de concentration de Stutthof (cf. page 9) faisait rire ses spectateurs.
Un genre thérapeutique
Car, est-il besoin de le dire, le rire est utile à
l'être humain, sur lequel il a un effet thérapeutique.
Dans son article sur L'humour [69],
Freud explique que l'attitude humoristique est un refus de la douleur,
une proclamation de l'invicibilité du moi, une affirmation du
principe de plaisir, qui ont l'immense avantage de ne pas nous faire
quitter le terrain de la santé psychique, contrairement à
d'autres moyens de défense contre la douleur comme la névrose,
la folie, l'ivresse, l'extase ou le repliement sur soi. Ce que confirme
Boris Cyrulnik [49] pour lequel « l'humour est un précieux
facteur de résilience ».
De nombreuses recherches ont mis en évidence
l'action du rire sur la santé mentale et physique, la diminution
du stress, l'augmentation de la longévité, le renforcement
du système immunitaire. Dans les années 60, un journaliste
américain, Norman Cousins [46], apprend qu'il est atteint d'une
forme grave de spondylarthrite ankylosante. Un jour, il voit un film
qui le fait rire aux éclats. Dans les heures qui suivent, il
ne sent plus sa douleur. Il décide alors de se soigner par le
rire. Il passe ses journées à regarder des films comiques,
à lire des histoires drôles, à se bidonner dans
tous les sens. Résultat : il s'en sort. Et cette histoire n'est
pas une blague. Aujourd'hui, de nombreux clowns travaillent dans les
hôpitaux et pratiquent la gélothérapie, la thérapie
par le rire.
La comédie a une autre caractéristique
psychosomatique : elle déconnecte l'hémisphère
gauche et baisse la garde du récepteur en contournant son mental.
L'humour est une forme d'hypnose éricksonienne. Il est utilisé
pour ces capacités-là en psychothérapie ou dans
l'enseignement bouddhiste et est très utile pour faire passer
en profondeur le contenu de son message. Un spectateur qui rit est plus
réceptif et entend mieux ce qu'on lui dit. Danis Tanovic raconte
qu'après l'accueil de son court métrage L'aube
- qui en effet n'est pas franchement rigolo - il a compris qu'il lui
fallait mettre de l'humour dans No man's land
pour que le public entende ce qu'il voulait dire sur la guerre. Même
discours chez Hiner Saleem qui, pour évoquer la cause kurde,
a préféré faire une comédie (Vive
la mariée... et la libération du Kurdistan) qu'un
film engagé et grave comme l'auraient souhaité certains
groupuscules kurdes.
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EXTRAIT DU CHAPITRE 13 : DIALOGUE
Les dialogues-paiements
Aux dialogues-bons mots, qui se suffisent à
eux-mêmes, je préfère les dialogues-paiements qui
ne prennent tout leur sens que dans leur contexte. Ce qui est peut-être,
d'ailleurs, la définition de tout bon dialogue. Pour s'en convaincre,
il suffit de prendre le dialogue le plus célèbre du répertoire,
« Etre ou ne pas être », et de le placer dans
différents contextes. Selon qu'il est dit par :
- Hamlet, au début du célèbre monologue (Hamlet, III/1),
- un passant dans la rue,
- ou le souffleur du théâtre (Adolf Licho) dans To be or not to be,
il est clair qu'il n'a pas la même portée.
Autre exemple, la tirade de Shylock dans Le
marchand de Venise (III/1) : « ... Je suis Juif. Mais
un Juif n'a-t-il pas d'yeux ? Un Juif n'a-t-il pas de mains, d'organes,
de dimensions, de sens, de sentiments, de passions ? (...) Si vous nous
piquez, ne saignons-nous pas ? Si vous nous chatouillez, ne rions-nous
pas ? Si vous nous empoisonnez, ne mourons-nous pas ?... ».
Certes, ce dialogue se suffit à lui-même. Il est toutefois
intéressant de noter que le contexte du Marchand
de Venise lui donne un sens particulier. Ce n'est pas la tirade
d'un Juif face à ses bourreaux - comme on pourrait être
tenté de le croire -, mais celle d'un Juif meurtri par la fugue
de sa fille, et qui cherche à justifier son envie de revanche
vis-à-vis d'Antonio (« Et si vous nous faites du tort,
ne nous vengerons-nous pas ? »). En d'autres termes, Shylock
n'est pas en train de dire à Antonio : "arrêtez de
me maltraiter, je suis humain comme vous" mais "vous m'avez
méprisé, ça m'a blessé parce que je suis
humain et vous allez le payer cher". Lubitsch et ses co-scénaristes
donneront à cette tirade un autre sens en en changeant le contexte
dans To be or not to be.
Exemples de dialogues-paiements
Ainsi, certains dialogues, d'une platitude extrême hors de leur contexte, sont particulièrement savoureux quand on a vu ce qui les précède ou les entoure. En voici quelques exemples.
A la fin du même Marchand
de Venise (V/1), Portia réclame à Bassanio, son
mari, le précieux anneau qu'elle lui avait donné. Or nous
savons que Bassanio l'a offert à son avocat en remerciement de
ses services exceptionnels. Nous savons également que ledit avocat
n'était autre que Portia déguisée. C'est donc elle
qui possède l'anneau qu'elle réclame. Bassanio se confond
en excuses. Portia finit par lui tendre l'objet en disant : «
Garde mieux cet anneau que l'autre ».
Dans La main passe,
Francine est surprise dans un lit qui n'est pas le sien par son mari.
De l'air le plus ingénu qui soit, elle lui dit : « Quoi
?... Quoi ?... Qu'est-ce que tu vas encore t'imaginer ? ».
Dans Je suis un évadé,
James Allen (Paul Muni) est pris pour un criminel par la police et la
justice alors qu'il est totalement innocent. Victime des pires injustices,
envoyé plusieurs fois au bagne, il finit par s'évader.
Il cherche alors à revoir la femme qu'il aime (Helen Vinson)
pour lui dire adieu. C'est la fin du film. Elle lui demande comment
il arrive à s'en sortir. « Je vole », répond-il.
Dans Ninotchka, Ninotchka
(Greta Garbo), sinistre commissaire soviétique, arrive en mission
en France. Elle est accueillie par trois camarades (Sig Ruman, Felix
Bressart, Alexander Granach), déjà corrompus par l'hédonisme
et le capitalisme parisiens. Ils sont tous les quatre dans la suite
royale d'un grand hôtel quand ils décident de commander
des cigarettes. Arrivent alors trois vendeuses de cigarettes, jeunes
et enjouées, en tenue de call-girl. Elles s'interrompent en voyant
Ninotchka tandis que les trois camarades baissent la tête, honteux.
Ninotchka dit alors : « Camarades, vous avez dû beaucoup
fumer ».
Dans Le dictateur,
Hynkel (Charles Chaplin) vient de danser avec la femme de Napaloni (Grace
Hayle) dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle manque de grâce.
Il la félicite : « Votre façon de danser, Madame,
était superbe... excellente... très bonne... bonne ! ».
Dans Humulus le muet,
Humulus ne peut prononcer qu'un mot par jour. Il a décidé
d'économiser ses mots pendant un mois pour pouvoir faire une
déclaration à celle qu'il aime. Le jour J arrive. Humulus
fait sa déclaration. La bien-aimée sort alors un cornet
acoustique et dit : « Voulez-vous répéter s'il
vous plaît ? ».
A la fin de Certains l'aiment
chaud, Jerry (Jack Lemmon) aimerait vivement qu'Osgood (Joe Brown),
qui le prend pour une femme, cesse de lui faire des avances. Il essaie
toutes sortes d'arguments mais cela ne prend pas. En désespoir
de cause, il lui avoue alors son identité sexuelle. Osgood, pas
choqué du tout, lance alors le légendaire : « Personne
n'est parfait ».
A la fin de Spartacus,
l'armée des esclaves menée par Spartacus (Kirk Douglas)
est défaite par les soldats de Crassus (Laurence Olivier). Les
survivants sont faits prisonniers. Promesse leur est alors donnée
qu'ils échapperont au crucifiement s'ils désignent le
corps, vivant ou mort, de leur chef. Spartacus va pour se dénoncer
quand Antoninus (Tony Curtis) se lève et crie : « Je
suis Spartacus ! ». Puis un autre prisonnier en fait autant.
Puis un troisième. Rapidement, c'est tous les esclaves qui crient
« Je suis Spartacus ! ».
Dans Astérix légionnaire,
Obélix est présenté à Falbala dont il est
amoureux. Il tend la main en disant : « Wkrstksft ».
A la fin de Frenzy,
le protagoniste (Jon Finch) est surpris par l'inspecteur Oxford (Alec
McCowen) à côté du cadavre d'une jeune femme fraîchement
étranglée par une cravate. Il est de nouveau en mauvaise
posture. Soudain, les deux hommes entendent du bruit. C'est Rusk (Barry
Foster), le véritable assassin, qui arrive avec une malle. «
M. Rusk, vous ne portez pas votre cravate » lui fait remarquer
l'inspecteur. Cut. Générique de fin.
Dans L'emmerdeur,
Milan (Lino Ventura) est tueur à gages. Il doit abattre un homme
de la fenêtre de son hôtel. Problème, son voisin
de chambre est un certain Pignon (Jacques Brel), un pauvre type qui,
à coup de suicide manqué, risque de compromettre la mission
de Milan. D'ailleurs le garçon d'étage (Nino Castelnuovo)
est prêt à appeler la police. Milan prend le garçon
d'étage à part et avec un air totalement glacial, dit
: « Ce qu'il lui faut... c'est un peu de chaleur humaine. Je
m'en occupe ».
A la fin de Viva papa !,
Achille Talon est « chaleureusement » embrassé par
une jolie Tapasambalienne. Embarrassé par cette scène
aussi osée, Fonske déclare : « Heu... tiens,
comme la gauche du ciel est à l'ouest, aujourd'hui... ».
A la fin de La chèvre,
Perrin (Pierre Richard) en a déjà fait voir de toutes
les couleurs au détective privé Campana (Gérard
Depardieu). Soudain, il voit un serpent qui s'approche de la jambe de
Campana. Il invite celui-ci à ne plus bouger, pointe son revolver
et tire. La balle traverse le mollet de Campana, qui soupire et dit
: « J'avais une vie un peu plate avant de vous rencontrer,
Perrin ».
Dans Le Père Noël
est une ordure, Thérèse offre à Pierre,
pour Noël, une sorte de tricot de fabrication artisanale. Et Pierre
de commenter : « Oh... eh bien écoutez Thérèse,
une serpillière, c'est formidable, c'est superbe, quelle idée
! ». Dans le même film, Pierre reproche à Félix
(Gérard Jugnot) de régler ses problèmes conjugaux
de façon trop brutale. Pierre, lui, n'a pas l'habitude de s'expliquer
à coup de fer à repasser. Et Félix de répondre
: "C'est parce que vous n'êtes pas bricoleur".
Cet exemple montre qu'un dialogue-paiement peut être le paiement
d'une suite de dialogues autant que d'une situation.
A la fin de Memento, qui raconte à l'envers l'aventure
d'un homme souffrant de perte de mémoire immédiate (Guy
Pearce), le protagoniste dit : "Bon, où en étais-je
?". C'est le tout dernier dialogue du film.
La scène de traduction de La vie est belle (1997) citée en exemple page 302 est un magnifique exemple de dialogue-paiement.
On remarquera que ce type de dialogue s'apparente à celui des dessins humoristiques. Dans ceux-ci, le dialogue est souvent banal. C'est le décalage qu'il crée avec le dessin qui donne à l'ensemble sa saveur. Comme, en outre, on regarde toujours le dessin avant de lire le dialogue, on peut considérer celui-ci comme un dialogue-paiement. Sempé est l'un des maîtres en la matière.
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EXTRAIT DU CHAPITRE 17 : COMPOSITION
Du temps et de l'énergie
« Hâtez-vous lentement et, sans perdre
courage, vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage. Polissez-le
sans cesse et le repolissez ; ajoutez quelquefois, et souvent effacez.
»
Le précieux conseil de Boileau [24] ne vaut pas seulement pour la continuité dialoguée qui fait souvent l'objet du plus grand soin. Les auteurs passent beaucoup de temps à peaufiner leurs dialogues parce que c'est ce qu'il y a de plus facile à faire. L'intention de départ, le choix du protagoniste, de son objectif et de ses obstacles, le squelette, la suite de scènes et la continuité non dialoguée devraient également être remis vingt fois sur le métier et faire l'objet de multiples jets avant de passer à l'étape suivante.
Car une bonne uvre dramatique est un produit
riche et complexe, quasiment impossible à maîtriser en
un seul coup. Il exige énormément de rigueur et de maturation.
C'est un travail de longue haleine. Tout le monde peut noircir cent
pages de dialogues en trois mois. A de très rares exceptions
près, le résultat n'est ni fait ni à faire. Un
premier jet, avec ses lapsus divers, son manque de clarté, ferait
probablement un bel objet d'analyse pour un psychothérapeute
spécialisé dans l'analyse dramaturgique comme d'autres
le sont dans l'analyse des rêves. Mais ce premier jet aurait l'inconvénient
d'être rébarbatif pour ne pas dire inaccessible à
la quasi-totalité des spectateurs.
Dans ses mémoires, Frank Capra [30] écrit
: « Les scènes d'un film sortent-elles d'un robinet
comme l'eau courante ? Non. Elles sont créées. Par un
talent. Oui, un talent extraordinaire. Mais elles sont aussi le fruit
d'un travail d'écriture et de réécriture, d'efforts
et de découragement ; elles sont le fruit de l'endurance et de
l'énergie d'un champion de décathlon. Le scénario
de Monsieur Smith au Sénat
était digne de valoir une médaille d'or à Sidney
Buchman ».
Remettre vingt fois son uvre sur le métier
implique aussi de se donner du temps, beaucoup de temps. Bien sûr,
il est impossible de donner un chiffre mais, maturation comprise, l'écriture
d'une uvre dramatique devrait bien prendre un an et demi, parfois
deux ou trois ans. C'est une vérité trop ignorée,
y compris par les auteurs. Des épreuves comme les Marathons du
Scénario, où il est demandé aux participants d'écrire
un scénario en trois jours - comme si la dramaturgie était
un numéro de foire ! -, entretiennent cette idée que l'improvisation
et l'écriture spontanée peuvent donner des résultats
en dramaturgie. Il n'y a rien de plus dangereux. La dramaturgie n'est
ni du free jazz, ni de l'abstraction lyrique. De tous les arts, c'est
peut-être celui qui exige le plus de temps et de rigueur. Comment
expliquer, sinon, que les peintres et les musiciens produisent des centaines,
souvent des milliers d'uvres dans leur vie, alors que les dramaturges
n'en créent que quelques dizaines ? A la fin de sa vie, Goethe
réécrivait encore des passages de son Faust,
commencé soixante ans auparavant. Entre 1979 et 1998, Peter Shaffer
a réécrit six fois la confrontation finale entre Mozart
et Salieri pour Amadeus. Qu'on pense
également à Chaplin, déjà cité (page
21), qui tourne et retourne une scène capitale des Lumières
de la ville, réécrivant ainsi le scénario.
Les décideurs, aussi, devraient prendre conscience
de ce besoin de temps, et faire preuve de plus de patience, d'exigence
et de prodigalité à l'égard des auteurs. A l'image
de Darryl Zanuck dont Billy Wilder [215] rapporte un dialogue avec Ernst
Lubitsch (à l'époque du Ciel
peut attendre). « Comment ça marche le travail,
Ernst ? », « A vrai dire, lentement mais bien
», « Je m'en réjouis. La seule chose que j'aurais
encore préféré t'entendre dire est : "Très
lentement mais très bien". »
Le temps est, d'ailleurs, un allié formidable.
Une uvre dramatique mûrit sans qu'on y touche, ou plutôt
c'est nous qui, en acquérant du recul, mûrissons par rapport
à elle. Ainsi, un auteur peut très bien écrire
plusieurs uvres à la fois, passer de l'une à l'autre,
oublier l'une en travaillant sur l'autre. Ou même avoir d'autres
occupations. C'est l'un des avantages de cette profession.
Remettre sur le métier consiste aussi à
faire lire ses différents jets à diverses personnes ou
à raconter l'histoire à d'autres que soi-même quand
l'occasion se présente. C'est un excellent exercice. Pagnol prétend
qu'il a réussi à régler ses problèmes de
structure sur César en racontant
son film à une vieille dame mourante, trop mourante pour attendre
que le film fût terminé.
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EXTRAIT DU CHAPITRE 23 : LIRE UNE PIÈCE
OU
UN SCÉNARIO
D'abord se mettre en condition
Avant de commenter un texte dramatique, avant même d'en entamer la lecture, il est essentiel d'avoir à l'esprit trois données fondamentales que nous avons évoquées dans le chapitre précédent (page 535).
1- Un texte dramatique n'est pas un vulgaire document
administratif mais un objet sensible et vulnérable. C'est le
fruit du labeur d'un artiste qui y a souvent investi son âme.
Et le fait que le résultat paraisse épouvantable à
certains ne change rien à l'affaire. Un texte et son auteur doivent
être traités avec infiniment de respect.
2- Un texte doit être abordé comme un travail en cours
dont le potentiel ne demande qu'à s'épanouir. Une uvre
dramatique est trop souvent lue comme si elle était définitive
et allait entrer en production demain. Certes, c'est le cas des pièces
classiques. Mais ce n'est pas le cas d'une uvre toute fraîche.
Il faut laisser du crédit à un texte, se rappeler qu'écrire,
c'est réécrire et qu'un auteur fait des progrès
sur son propre artisanat. Qu'on se le dise, le tout premier jet du scénario
de Certains l'aiment chaud était
mauvais.
3- Ce qui nous amène à un point très important
: on ne compare pas un texte dramatique (et a fortiori un pitch ou un
synopsis) à une uvre achevée. Un jour, dans l'un
de mes ateliers, un auteur a pitché son sujet. Cela tenait en
quelques lignes. L'un des participants, un auteur-producteur, a dit
que cela lui faisait penser à Vol au-dessus
d'un nid de coucou mais qu'il préférait le film
réalisé par Milos Forman ! Est-il besoin de rappeler qu'un
film terminé bénéficie du son, de l'image, de l'incarnation
des comédiens et que, souvent, son scénario a été
travaillé et retravaillé avant d'entrer en production,
et même parfois modifié sur le plateau, sur la table de
montage ou au mixage ?
(...)
Le compte-rendu de lecture : positivité et humilité
Un compte-rendu de lecture doit passer du temps sur ce qui plaît et ce qui fonctionne. Comme dans l'industrie et le marketing : on y parle des B's (benefits) avant de parler des C's (concerns). Encore une fois, critiquer donne l'air intelligent mais cela ne peut être qu'un air. Les auteurs ont un besoin impératif de savoir ce qui plaît dans leur travail. Pas pour flatter leur ego mais parce que cela donne du punch. Si les commentaires critiques ouvrent des pistes de réécriture, les commentaires positifs fournissent l'énergie nécessaire à cette réécriture. Et si le lecteur n'a vraiment rien trouvé de positif à dire, strictement rien, eh bien qu'il se force un petit peu ! Il arrive qu'un lecteur de texte dramatique ait lui-même des velléités d'écriture, et que ses motivations inconscientes soient faites partiellement d'aigreur, de frustration et de jalousie inavouées. Quand il était producteur, Frantisek Daniel avait une méthode insolite pour éviter que les motivations personnelles de ses lecteurs entrent en ligne de compte : il payait plus cher les comptes-rendus de lecture positifs.
Ce qui nous amène à une autre obligation
des lecteurs : ne pas confondre « j'aime » avec «
c'est bon » ou « je n'aime pas » avec « c'est
mauvais ». D'accord, Pascal [148] a dit : « le moi est
haïssable ». Mais il voulait parler du narcissisme et
de l'amour-propre. Il n'a jamais dit : « le je est haïssable
». Au contraire, dire « je » et ne pas prendre un
sentiment personnel pour une vérité universelle, c'est
faire preuve d'humilité. Qui sommes-nous, lecteurs, pour décréter
que tel projet ne vaut rien ou qu'un auteur devrait changer de métier
? Crier au génie sans mesure n'est pas très utile pour
un auteur mais, au moins, cela envoie des ondes positives - même
si, par ailleurs, cela peut contribuer à nourrir un certain fascisme
culturel. En revanche, quand on casse le travail d'un auteur, on peut
faire beaucoup de dégats.
Symptôme, diagnostic et prescription
Il est capital également de bien distinguer
symptôme, diagnostic et prescription. Le symptôme, c'est
: « je n'ai pas aimé », « je n'ai pas ri »,
« je me suis ennuyé entre telle et telle page ».
Le diagnostic, c'est : « il n'y a pas assez de conflit »,
« la caractérisation d'Untel est incohérente »,
« tel événement n'est pas préparé
». La prescription, c'est : « il faut inverser les scènes
12 et 20 », « vieillis ton protagoniste », «
exploite plutôt cette information en ironie dramatique ».
Comme on le voit, ce n'est pas du tout la même chose. Or non seulement
les lecteurs confondent ces notions mais ils n'arrivent pas à
s'arrêter au premier stade, celui des symptômes. Dire à
un auteur « je suis désolé, je ne sais pas exactement
pourquoi mais ça ne m'a pas plu », cela ne fait pas très
sérieux. Alors pour avoir l'air professionnel, les lecteurs vont
tenter de justifier leur goût ou leur intuition en faisant comme
s'ils savaient de quoi ils parlent. Forcément, ils ont compris
ce qui ne va pas (diagnostic) et s'ils se piquent d'avoir des rudiments
techniques, ils vont même vous dire ce qu'il faudrait faire pour
que cela aille mieux (prescription). C'est souvent à côté
de la plaque et cela ne rend pas service.
Pourquoi ? Parce qu'un auteur a surtout besoin de connaître
les symptômes, de savoir ce qui fonctionne ou pas. Bien sûr,
son lecteur peut l'aider à comprendre pourquoi et même
à trouver des solutions. Mais il est capital qu'il distingue
clairement les trois phases. Et la raison en est à la fois simple
et majeure : contrairement au reste, le symptôme ne se discute
pas. Si le lecteur a ri, il a ri. S'il s'est ennuyé, il s'est
ennuyé. Pour cette raison, le symptôme est souvent une
base de réécriture solide. En revanche, les raisons qui
expliquent le symptôme, le diagnostic, la prescription sont sujettes
à débat. Car, rappelons-le, dans un compte-rendu de lecture,
on en apprend autant sur l'uvre évaluée que sur
le lecteur lui-même.
Dans l'audiovisuel, les scénaristes ont souvent
affaire à une profusion d'intermédiaires qui ont tous
un avis différent sur les textes. Bien distinguer symptôme,
diagnostic et prescription ne règlerait pas tout mais permettrait
un minimum de cohérence.
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EXTRAIT DU LEXIQUE
Ironie dramatique (dramatic
irony) : procédé qui consiste à donner au spectateur
une information qu'au moins l'un des personnages ignore (consciemment),
donc à donner au spectateur de l'avance par rapport à
un personnage ou plus. L'ironie dramatique comprend trois phases
: installation, exploitation, résolution. 26, 186, 189,
190, 197, 276-332, 346-7, 356, 363, 364, 372, 382-3, 398,
421, 432, 440-2, 455-7, 526, 542, 543
Ironie dramatique diffuse (diffuse
dramatic irony) : ironie dramatique dans laquelle le spectateur
sent - au lieu de sait - quelque chose que les personnages ignorent.
L'ironie dramatique diffuse vient du recul que tout spectateur possède
sur les personnages d'une uvre dramatique. 314-9,
332, 345-7, 382, 421, 441, 442
Littérature : tout
ce qui est écrit pour être lu (à voix haute ou à
voix basse). Cf. Dramaturgie et Exposition. 28, 243, 330,
375-7, 388, 504-10, 521
Log line pitch : cf. Pitch.
MacGuffin : au sens strict
hitchcockien, le MacGuffin est un secret qui motive les méchants.
Au sens large, toute justification des prémisses conflictuelles
externes d'une uvre. Cette justification est souvent négligeable
parce que ce sont les motivations du protagoniste qui
intéressent le spectateur, pas celles des sources d'obstacles
externes. 76-8, 232, 447
Méchant (villain)
: personnage faisant le mal et constituant le plus souvent
une source d'obstacles pour le protagoniste. 36, 37, 64-5,
74, 89, 91-5, 122, 124, 149, 479
Mélodrame : genre
dramatique caractérisé par l'accumulation d'obstacles
externes, plus particulièrement les injustices de la vie.
67-70, 89, 119-20, 188, 361, 447, 520, 277-80
Mid-act climax : cf. Climax
médian.
Milking : anglicisme (mulsion,
en français) désignant le procédé qui consiste
à exploiter au maximum un élément (décor,
personnage, situation, etc.), à lui faire donner le plus
de jus possible, à faire feu de tout bois, à monter les
ufs en neige. Synonyme d'exploitation optimale et forme
de créativité. Cf. Tricotage. 18, 265-71,
288, 355, 364, 440, 453, 459, 489, 497, 537, 542, 557
Motivation : ce qui anime
un personnage et justifie ses actions. Ce peut être
une émotion ou un objectif. Ce peut être conscient
ou inconscient (selon la taille de la poupée russe). La motivation
est une notion importante liée au travail de caractérisation
mais aussi à la participation du spectateur. 54-6, 58,
110, 434
Moyen : démarche
utilisée par le protagoniste (local ou général)
pour atteindre son objectif. Difficile à atteindre, il
devient un sous-objectif. Mal choisi, il fait partie des obstacles
internes. 57-8, 166, 182-3, 446
Mystère : procédé
qui consiste à faire comprendre au spectateur qu'il ignore une
ou plusieurs informations. Crée une curiosité intellectuelle.
228, 306, 324-32, 380, 415, 442, 457
Nud dramatique (plot
point) : information ou événement qui altère la
course du protagoniste et fait avancer l'action. On parle
parfois de temps (« beat » en anglais) quand le nud
dramatique est petit. De fait, un nud dramatique peut prendre
la forme d'un simple mot, d'un clignement d'yeux, d'une intonation (cf.
Pour un oui ou pour un non) - s'ils
sont signifiants - jusqu'à une catastrophe nucléaire mondiale
(incident déclencheur du Jour
d'après). 158-79, 287, 370-1
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